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Un samedi à Auvers-sur-Oise

Par Memoiredeurope @echternach

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Je reste un peu en arrière de mes souvenirs. Ou bien, ce sont eux qui restent à la traîne. A vrai dire cela fait déjà quatre semaines que je me suis rendu à Auvers-sur-Oise pour passer un moment de travail, mais aussi de convivialité dans l’auberge Ravoux, l’endroit où est mort Vincent Van Gogh.

Il ne s’agissait pas de la première fois, loin de là, que je venais dans le village. J’ai en effet habité un temps à Saint-Leu la Forêt, sur la ligne de chemin de fer où je pouvais atteindre facilement Valmondois. Et de cette petite gare au bord de l’Oise, patrie d’Honoré Daumier, j’ai pris plusieurs fois un train restauré par des amateurs de locomotives et de wagons qui, justement, longeait l’Oise comme à la fin du XIXe siècle, quand l’excursion du dimanche vers Pontoise ou Auvers constituait une étape supplémentaire, un peu plus lointaine, un autre franchissement vers la campagne, un autre cercle, une fois la Seine traversée à Argenteuil ou à Rueil-Malmaison

Mais je vais essayer de ne plus tout ramener constamment à mon enfance, même si j’ai regardé l’église d’Argenteuil depuis la rive de Colombes pendant plus de trente ans et si j’ai traversé le hall de la Gare Saint Lazare deux fois par jour pendant à peu près le même temps. Belle gare en effet, gare de Monet, où des travaux considérables ont débuté depuis un an pour mettre sans doute à bas une mémoire qui conduisait vers le Havre des transatlantiques et l’Oise des déjeuners sur l’herbe. Une mise à bas définitive des odeurs de mes jeudis à Paris.

La proposition d’un itinéraire des villes représentées par les peintres Impressionnistes m’a conduit vers ces rives encore campagnardes aujourd’hui. Rives impressionnantes par ce qui est conservé ou gardé intact, avant que le plan du Grand Paris ne les inclues peut-être dans d’autres stratégies, des stratégies territoriales qui relieront les œuvres Impressionnistes de l’Oise à celles des plages de Normandie. Mais sans doute, plus que cela !

Auvers-sur-Oise est un nom de lieu qui a acquis la gloire universelle. J’apprends que sur la tombe des frères Van Gogh, chaque jour des « touristes » japonais viennent verser des cendres, les cendres de leurs proches et glissent sous le lierre des messages qui établissent un lien ténu entre leur propre intimité et celle d’un Hollandais qui a erré dans sa folie. Un Hollandais dont la tête remplie de visions a transformé le réel au point que l’église, l’auberge, la mairie et bien d’autres rues du village se sont transformées définitivement dans notre œil, par le miracle d’un cerveau mondialisé constitué de millions de reproductions, des livres d’art aux agendas, des posters aux T-shirts. 

Une globalisation un peu étrange, en fait, qui fait maintenant écran entre des témoignages bâtis bien réels qui sont loin d‘avoir été entamés ou rattrapés par l’urbanisation – fort heureusement et l’émotion que nous éprouvons de les retrouver, j’allais dire « en chair et en os .» dans la superposition du modèle et du rêve.

J’aimais venir pour le Festival de musique, ou encore pour fouiller dans les caisses de livres qu’un libraire installé dans les dépendances de la gare récupérait par lots après des successions. Pourtant je m’étais étonné qu’un monde, captif à ce point de la mémoire universelle, n’en présente aucun témoignage. Il n’y a ici aucun tableau, et pour cause ! Mais des lieux où le docteur Gachet côtoie les aubergistes en tablier et les mariniers en casquette. J’ai ensuite été informé que dans le château, une exposition d’interprétation sur l’époque des Impressionnistes, dans le genre « petit théâtre » avait été installée. Elle est même passée, par images, au cœur de quelques conférences sur les nouvelles démarches touristiques en région parisienne, comme un modèle de liaison entre le Musée d’Orsay et Giverny.Mais à ce moment là, j’avais déjà quitté la région parisienne. L’exemple semblait illustrer, parmi d’autres, un tournant du tourisme culturel. Par contre, j’avais zappé la transformation de l’auberge Ravoux.

Dans certains cas il vaut mieux donner la référence du site web. Celui-ci est un réel témoignage du passé, tel qu’il a été toutefois rêvé par son propriétaire actuel, qui a su en faire un lieu privé, dans un monument historique considéré comme un lieu de mémoire - et respecté comme tel, mais que Jack Lang n’a pas refusé de voir privatisé. 

Tel que j’ai pu le découvrir, cet endroit où le peintre a vécu soixante-dix jours, est restitué et raconté, réinscrit dans un regard villageois plus que centenaire – 110 années exactement, tout autant que dans un regard mondial. Cette orbite grossissante qui fait que Van Gogh est autant un héros américain que japonais, un sujet de spéculation – et combien quand on connaît le prix de ses tableaux ! – qu’un « objet - sujet » de pèlerinage. 

La démarche individuelle, entamée par Dominique-Charles Janssens, qui sera chargé de la communication du futur itinéraire des villes impressionnistes, est faite d’une véritable construction qui relie culture et économie avec à la fois beaucoup d’audace, mais aussi de respect pour un lieu de mémoire. Un lieu qui est redevenu à la fois une auberge, ce qu’il était, un centre de rencontre, ou à mieux dire encore, le cœur d’un réseau. Une sorte de club mondial où des détenteurs d’une clef – j’en fais partie maintenant – peuvent accéder à la “maison des amis” pour des moments de travail ou pour des discussions autour d’un verre à champagne sorti du passé, avec sa bulle destinée à récupérer les dépôts, ce qui était encore nécessaire à l’époque. 

Pour ne pas parler de l’émotion ressentie au cours de la promenade en quelque sorte « accompagnée », qui suit de place en place, la reproduction de l’extraordinaire production du peintre, dans l’accélération de ses derniers jours et en regardant un petit film court qui caresse la campagne d’herbes et de céréales, intègre subtilement les photographies de Peter Knapp et propulse avec lenteur les tourbillons enchantés du peintre dans la délicatesse des notes d’Alfred Brendel.

« C’est gravement beau. » disait Van Gogh.

Et le cimetière qui l’accueille, depuis lequel on pouvait contempler ce samedi de fin janvier, en clignant les yeux, l’église en contre-jour de la lumière hivernale quasi brûlante de froid, semble comme au dernier jour, les siens. 

Un premier jour, pourtant pour chacun de nous.

Dominique-Charles Janssens a beaucoup à dire et à raconter sur ce parcours singulier qu’il a décidé de poursuivre dans sa maturité ; celle où on quitte l’entreprise des autres pour créer la sienne. Et il a en effet beaucoup parlé, à la fois dans les lieux de recueillement où il rêve d’installer un tableau du peintre, un original cette fois, pour constituer le plus petit musée du monde et dans les contre-allées de sa vie.

Il a aussi beaucoup raconté, avec ses amis porteurs de l’itinéraire, autour de la blanquette de veau qui fumait pour cinq personnes, dans une auberge fermée, sujette cependant aux regards japonais qui voulaient certainement plus, de l’autre côté des vitres, que des regards lointains.Et ainsi, d’Auvers à La Grenouillère, d’Arles aux moulins hollandais, des moments d’exception se sont suspendus. 

Mais Vincent n’écrivait-il pas non plus : « Trop de détails effacent la rêverie. »

Il faut donc maintenant se taire ! 


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