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Avant les monstres, de Dominique Fabre (par Georges Guillain)

Par Florence Trocmé

Dominique Fabre, Avant les Monstres  Des mots qui nous trimballent d’avant le dire et la naissance des paroles jusqu’à la reconnaissance éprouvée d’une solitude fondamentale, celle là même que nous partageons avec tous les autres vivants menant leur vie plus ou moins morcelée, plus ou moins maîtrisée, comme nous illusoire. La voix qui parle à l’intérieur d’Avant les monstres part de loin. Bien avant d’ailleurs ces touts premiers souvenirs réinventés datés de 1965, où à peine âgé de cinq ans l’enfant surprend déjà la peur en soi de se laisser happer par l’ombre au mur, de l’arbre qui le regarde face à la fenêtre ouverte de sa chambre. Cette voix part du manque. Un manque que notre présent désastreux ne fait que creuser davantage. Le désir affamé de répondre à cette cruelle « défaillance du monde plein » où il nous a été donné à nous surtout, modernes, de vivre. 
Poussières de passé, espaces dispersés, silhouettes estompées1 qui n’ont plus aujourd’hui que les mots pour rester, les matériaux de Dominique Fabre, par ailleurs romancier et nouvelliste, sont une autre façon pour lui de reconstruire et de réhabiter sa vie. Une vie qui dans Avant les monstres ne se raconte pas exactement comme un roman avec sa part d’inventions, de distorsions, ses cohérences narratives, sa recherche d’unité par exemple dans le ton, la mise en place plus ou moins précise des personnages mais qui s’évoque à la manière libre et inventive de l’écriture poétique contemporaine. Le pouvoir de suggestion l’emporte ici de beaucoup sur la richesse d’information. Primauté est donnée à la résonnance. Et au retentissement. Ce qui suppose l’abandon d’un certain nombre de détails matériels, de précisions de cadre, d’enchaînements temporels2.  
Ce qui se lira sans doute alors dans ce premier livre de poèmes c’est l’évocation, tout en sensibilité, en allusions et sans aucun de ces grands mots qui sonnent toujours faux, de notre existence séparée, vulnérable, médiocrement protégée s’expliquant comme elle peut avec la vie courante. Les lecteurs de Dominique Fabre y retrouveront sûrement bien des choses qui lui sont personnelles et qu’il a précédemment orchestrées dans ses nombreux textes narratifs. Et notamment une attention particulière à l’autre. Une forme d’empathie qui pour être discrète ne s’en affirme pas moins forte. Sur une vidéo qu’on peut consulter facilement sur internet Denis Podalydés3 a bien fait apparaître cette dimension particulière du livre qui est de susciter pour nous l’image de personnages attachants, comme celle de cette vieille dame qui dans la non moins vieille maison où elle est née « surveille/ les pavés de la cour du fond/ les géraniums/ dans son regard qui tremble/ bleu ». Ou de tel maçon portugais venu boucher un trou sur le trottoir, assis comme un enfant « avec la truelle et le seau/ l’eau et le sable ». Ou encore de cette femme dont la voix magnifique s’adresse à son compagnon disparu le faisant ainsi exister dans son absence même : « d’accord pour le silence dont je ne suis plus dégôutée, d’accord pour écouter sans toi la radio le matin, d’accord pour ne pas te tenir la main, pour ne pas sentir ta bouche et ton haleine, pour ne pas te choisir des cravates quand c’est une fête, pour ne pas avoir à t’écouter (dis tu m’écoutes), pour ne pas avoir à espérer à ta place, ne pas avoir à désespérer à ta place, avec ton ombre vide en face de moi… » 
Une attention nostalgique au monde, des trous qu’on tente enfantinement de boucher, un vide qu’on cherche à combler tragiquement de paroles. En s’étourdissant un peu. C’est cela sans doute qui pourrait résumer le très beau livre de Dominique Fabre, un livre fait « de plusieurs regards collés à des fenêtres qui ne sont peut-être pas toutes tombées ». De ces regards qui finalement n’attendent que de croiser le nôtre sans espérer quoi que ce soit de particulier – faut pas rêver - mais simplement que tout ce qui peut être dit soit dit, quand même, « juste à ce moment là ». 
par Georges Guillain 
 
Dominique Fabre 
Avant les monstres 
Illustrations de León Diaz-Ronda 
Cadex éditions 
[1] Les familiers de l’œuvre de Dominique Fabre reconnaîtront ainsi telle évocation de son passé d’ « enfant payant » en nourrice à Pringy en Dauphiné. Ils retrouveront le paysage d’Asnières où Dominique reviendra près de sa mère dans la première moitié des années 70.  Tel poème écrit en anglais leur rappelera les années passées aux Etats-Unis où le jeune Fabre a vécu de petits boulots. Ils sauront associer également tel ou tel poème à l’évocation de la séparation douloureuse évoquée par exemple dans Je voudrais revoir Callaghan…  
On ne saurait trop insister enfin sur l’intelligence « illustrative » de l’éditeur, en l’occurrence l’éditrice, qui a su confier au photographe d’origine espagnole, Leon Diaz-Ronda, le soin de ponctuer l’ouvrage d’une série de photographies dont la technique particulière s’accorde merveilleusement avec l’expérience du temps telle que l’éprouve notre auteur.  
2 On trouvera intérêt, d’un point de vue biographique et pour mieux comprendre tout ce qui sépare le poème du roman à relire à la lumière de Ma Vie d’Edgar, paru au Serpent à Plumes, dans la collection motifs, certains des textes d’Avant les monstres, relatifs aux premières années de la vie de l’auteur. Le petit texte daté de 1968 qui contient une évocation de sa nourrice et de son mari y trouvera un éclairage intéressant. De même un certain nombre d’allusions, qu’on trouvera par exemple dans le tout premier texte, à l’adoucisseur d’eau Culligan, au chien débile de l’hôtel des Chardons bleus … bref à ces divers biographèmes, comme on dit en langage savant, qui donnent au poème son caractère plus personnel. 
3 Lecture de Dominique Fabre par Denis Podalydès sur la web TV du Centre National du Livre : émissions proposant des vidéos  (Vidéo du 29 mars 2010, 17h-17h30) entièrement dédiées
 


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