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Anthologie permanente : Jean-Luc Sarré

Par Florence Trocmé

On les appelait langostas, 
les juifs en faisaient leurs délices 
"Jean-Baptiste se nourrissait 
de sauterelles et de miel sauvage" 
elles s'abattaient sur les jardins,  
les glacis, dévastaient les semences, 
d'autres encore, et en grand nombre, 
épuisées par leur migration 
jonchaient au printemps les trottoirs. 
Aujourd'hui encore il arrive 
que ces sauterelles me ferment les yeux 
quand la chimie n'y parvient pas 
et dans ma chute j'entends alors 
le son de ta voix m'enseigner 
ce que cet homme que nous croisons 
apparemment ne maîtrise pas : 
l'art de nouer une cravate. 
Noeud simple, Windsor, demi Windsor, 
pathétique savoir-faire de qui, 
devant une glace, se voudrait 
paradoxalement unique. 
Je ne la porterai jamais 
que sur un col déboutonné :  
cette négligence était-elle feinte ? 
J'étouffais, j'étouffe encore, 
ne cesser de l'écrire c'est vivre 
sous assistance respiratoire. 
 
• 
 
Les stores absorbent un peu du chahut des cigales. 
Je ne crois pas les avoir jamais entendues 
dans ma jeunesse, de l'autre côté de la mer, 
mais je me souviens de cette ferme, de sa terrasse 
dominant le vignoble et des grillons aussi 
qui stridulaient au clair de lune, et cette même nuit 
dans une citerne d'eau de pluie, de la couleuvre 
qu'un ami avait tenté de récupérer 
avec un bâton - était-ce pour la tuer ? et ... 
Le passé : une épave où foisonnent les images ; 
inutile pourtant de plonger pour la piller, 
il suffit de savoir écouter la pénombre 
et le bourdonnement du réfrigérateur. 
 
Jean-Luc Sarré, Autoportrait au père absent,Editions Le Bruit du temps, 2010, pp. 18 et 19 et 87 
 
***** 
 
Ceux qui l'aimaient ont pris le train. En tablier de jardinier, le Père-Lachaise taillait, rempotait, accrochait du vert à ses branches, lâchait des merles dans ses allées parmi les extravagances bourgeoises figées dans le bronze ou la pierre. Il faisait beau. Il fait très beau depuis quelques années. Poignées de mains souvent chaleureuses, accolades, on évoque le défunt, l'émotion n'est pas feinte. C'est ainsi, c'est tout. Ceux qui l'aimaient ont repris le train, côte à côte, le cancéreux et le cardiaque, comme deux quilles que la boule vient de faire vaciller.  
(Dix-sept jours après la mort de cet ami, j'ai reçu son livre affectueusement dédicacé : "avant que le soir tombe". Alors seulement, j'ai réalisé qu'il ne serait plus jamais parmi nous.) 
 
Effet bénéfique des tâches ménagères - aujourd'hui, repassage. On en émerge les idées claires. 
 
Madame de Sévigné : "Bruits de ville, nouvelles du jour, de peu d'importance. Vous savez comme j'aime à ramasser des rogatons pour vous divertir". 
Rogaton. Le terme me plaît. Je n'y vois aucune péjoration même s'il sert aujourd'hui à désigner des bribes de nourriture. Il convient parfaitement à ce que je peux abandonner ici et là, lors de mes accès de graphomanie, sur les supports les plus divers". 
 
Jean-Luc Sarré, Comme si rien ne pressait/ Carnet 1990-2005, éditions La Dogana, 2010, p. 140 
 
 
Bio-bibliographie de Jean-Luc Sarré 
 
par Alain Paire 
 
 
 
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