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Anthologie permanente : Elizabeth Bishop (une traduction inédite d'Auxeméry)

Par Florence Trocmé

Auxeméry a proposé à Poezibao cette traduction inédite de la célèbre sextine d’Elizabeth Bishop 
 
Sextine 
 
Pluie de septembre sur le toit. 
Dans la pénombre, grand-maman 
est assise avec l’enfant au coin 
du feu près de la cuisinière et 
elle lit les blagues de l’almanach 
en riant et causant pour cacher ses larmes. 
 
Ses larmes d’équinoxe, songe-t-elle, 
avec la pluie qui bat le toit de la maison, 
sont des choses que l’almanach a déjà racontées 
mais que seule une grand-mère peut savoir. 
La bouilloire de fer chante sur le fourneau. 
Elle coupe du pain, en disant à l’enfant : 
 
Ah, voici l’heure du thé. Mais l’enfant, lui, 
est fasciné par la danse des gouttes folles qui tombent 
du bec de la théière sur la plaque noire du fourneau, 
à la façon dont la pluie danse sur le toit de la maison. 
La grand-mère alors met un peu d’ordre 
et rattache l’almanach trop malin sur le mur, 
 
à sa ficelle. Et l’almanach ouvre ses ailes 
et se met à voler moitié ouvert, sur la tête 
de l’enfant, et aussi de la grand-mère 
avec sa tasse pleine de larmes noires. 
Elle frissonne et dit qu’elle croit qu’il fait froid 
dans la maison, et remet du bois dans le fourneau. 
 
Il fallait qu’il en soit ainsi, dit alors la cuisinière. 
Et moi, je sais ce que je sais, dit l’almanach. 
L’enfant prend ses crayons et dessine une maison 
toute droite, et une allée où le vent passe. Puis l’enfant 
y met un homme, et les boutons de son habit sont 
des larmes, et il montre fièrement son dessin à l’aïeule. 
 
Mais en secret, pendant que la grand-mère 
s’affaire tout autour de la cuisinière, 
les petites lunes tombent comme larmes 
du dedans des pages de l’almanach 
dans le lit de fleurs que l’enfant 
a disposé avec délicatesse sur le devant de la maison. 
 
Semer les larmes, il est bien temps, dit l’almanach. 
Et la grand-mère chante pour la cuisinière merveilleuse 
et l’enfant dessine encore une maison-pâté en croûte. 
 
on peut lire aussi sur le site ma propre traduction de ce texte, réalisée avec Marilyn Hacker, dans le cadre d'une explication de la structure de la sextine.
 
Sestina 
September rain falls on the house.
In the failing light, the old grandmother
sits in the kitchen with the child
beside the Little Marvel Stove,
reading the jokes from the almanac,
laughing and talking to hide her tears. 
 
She thinks that her equinoctial tears
and the rain that beats on the roof of the house
were both foretold by the almanac,
but only known to a grandmother.
The iron kettle sings on the stove.
She cuts some bread and says to the child, 
 
It's time for tea now; but the child
is watching the teakettle's small hard tears
dance like mad on the hot black stove,
the way the rain must dance on the house.
Tidying up, the old grandmother 
hangs up the clever almanac 
 
on its string. Birdlike, the almanac 
hovers half open above the child,
hovers above the old grandmother
and her teacup full of dark brown tears.
She shivers and says she thinks the house 
feels chilly, and puts more wood in the stove. 
 
It was to be, says the Marvel Stove.
I know what I know, says the almanac.
With crayons the child draws a rigid house
and a winding pathway. Then the child
puts in a man with buttons like tears
and shows it proudly to the grandmother. 
 
But secretly, while the grandmother
busies herself about the stove,
the little moons fall down like tears
from between the pages of the almanac
into the flower bed the child
has carefully placed in the front of the house. 
 
Time to plant tears, says the almanac.
The grandmother sings to the marvelous stove
and the child draws another inscrutable house. 
 
 
Elizabeth Bishop, « Sextine », traduction inédite d’Auxeméry, 2011 
 
Elizabeth Bishop (1911-1979) dans Poezibao 
bio-bibliographie, extrait 1, extrait 2, extrait 3, extrait 4, ext. 5


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