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Notes sur la création : Georges Steiner

Par Florence Trocmé

Il est peu probable que le postulat freudien de la verticalité du langage, comme pulsation entre la profondeur et la surface, soit entièrement délaissé. Le principe de la verticalité est certes ancien. Il s'est trouvé renforcé par les techniques kabbalistiques et scolastiques des lectures stratigraphiques (les quarante-neuf niveaux connus de la Kabbale). Mais Freud lui a donné une force profane. Il a insinué une dynamique de l'indétermination dans notre rencontre avec les rêves, avec le mot et la phrase dits et écrits. Cela relève aussi de la Sprachkritik et appelle une renégociation des contrats rompus entre le mot et la chose. 
Il y aurait quantité de documents, philosophiques, sociologiques, psychologiques et littéraires, à mettre à contribution. Ainsi de La Mort de Virgile, d'Hermann Broch, œuvre d'une prodigieuse patience, moralement et politiquement informée, qui sonde les limites du langage et son incapacité, sous sa forme la plus inspirée, à guérir les souffrances humaines. En un sens presque wittgensteinien, le Virgile de Broch en vient à comprendre, à appréhender de manière existentielle, le fait que l'essentiel, la révélation de la mort, se trouve précisément de l'autre côté du mot. De surcroît, l'action seule, non pas les mots, peut donner à la mort une signification humaine. 
Les Beiträge zu einer Kritik der Sprache de Fritz Mauthner ont paru dans les années 1901-1902. Ouvrage prolixe (il couvre trois volumes) et manquant de rigueur intellectuelle, il n'en exerça pas moins une influence considérable. Ayant puisé plus amplement dans l'œuvre de Mauthner qu'il ne voulait bien le dire, Wittgenstein a fait la moue. Borges a étudié le compendium. Mauthner y pousse la Sprachkritik jusqu'à ses extrémités. Le langage est tout simplement impuissant à exprimer quelque vérité profonde ou fondamentale que ce soit. Le langage naturel est à jamais incapable d'évoquer sans ambiguïté ou de décrire exhaustivement (lord Chandos en a fait l'amère découverte). Il est illusoire, assure Mauthner, de croire que les propositions logiques soient exemptes de valeur ou innocentes de toute déformation. La logique abstraite elle-même se fonde sur les grammaires, les conventions et les algorithmes du parler commun. Il ne saurait échapper aux présupposés implicites ni aux partis pris idéologiques. Pas plus que nous ne saurions faire l'expérience d'idées innées et de formes de conscience autrement que comme faits de langage. Les substantifs induisent systématiquement en erreur; aucun adjectif ne définit. Le langage n'est (dés)honnête avec lui-même comme avec ses utilisateurs que lorsqu'il manipule à dessein le monde extérieur, quand il s'occupe de nos besoins mondains et les assouvit, autrement dit quand il est, au sens fort, rhétorique. Chaque fois qu'il touche au non-tautologique ou au non-pragmatique, le faux et l'obscur triomphent. 
La critique de Mauthner débouche sur un agnosticisme du silence. Un tel silence rendrait l'homme à la nature, qui est elle-même silence. Si seulement ce « Iangage était prêt à mourir librement » comme sur la côte blafarde dans Timon d’Athènes. C'est à ce prix seulement qu'on serait libéré du poids mort de l'auto-illusion et de la contrevérité. À ce point, Mauthner ne rejoint pas seulement les textes de Hofmannsthal que j'ai cités, mais aussi la coda du Tractatus et le Moïse de Schönberg. 
La critique centre-européenne du langage et les avocats du silence ont ainsi révoqué la définition classique de l'homme comme « animal doué de langage », la conviction que la singularité et l'excellence de sa condition sont linguistiques - une conviction et une croyance centrales dans la rationalité et la culture occidentales. À mon sens, ce mouvement profondément tragique aux allures d'apocalypse « totalisante» est une dislocation sismique. 
Georges Steiner, Grammaires de la création, Gallimard 2001, p. 330.  


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