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Images et paroles d’ouvriers

Par Memoiredeurope @echternach

Lorsque je suis sorti de la projection du film de Gilles Perret « De mémoires d’ouvriers » dont le sous-titre ajoute : « l’autre France d’en haut », je pensais entrer directement dans sa présentation. Le film et la parole de son auteur - qui était présent lors de la projection - m’ont amené à chercher un peu plus loin dans le parcours du cinéaste. Mais en commençant à rédiger, c’est une autre démarche qui est venue spontanément et qui m’a conduit à un texte que j’ai alors placé dans un autre blog sur l’interprétation européenne du patrimoine. Il y est question de la  mémoire ouvrière telle que j’ai pu l’approcher au travers de la préparation d’itinéraires culturels qui se sont construits à partir non seulement des bâtiments et des outils liés au travail des fibres, du textile, du tissu, du minerais de fer et de quelques autres productions artisanales ou industrielles, mais aussi – j’aimerais dire surtout – à partir du parcours des hommes. De leurs parcours individuels : inventeurs, ingénieurs, découvreurs de terres lointaines, bâtisseurs, mais aussi de destins collectifs qui sont rythmés par les cadences du travail et les chemins parcourus pour rejoindre le lieu de travail.

Images et paroles d’ouvriers

Le travail comprend toujours un déplacement, un déplacement fatiguant par essence, mais en milieu urbain, il s’agit de tracés perdus dans la masse des voitures, dans celle des milliers de passagers du train ou du métro. Des tracés devenus anonymes, même si aujourd’hui on peut deviner que des stratégies de suivi individuel se dessinent. La poursuite satellitaire d’un téléphone portable constitue déjà une véritable carte d’identité mobile, mais comme le fait découvrir l’exposition de la Cité de l’architecture et du patrimoine à Paris (Circuler), des technologies sans contact apparaissent, accompagnées d’une dénomination américaine (NFC : Near Field Communication). Voilà d’ailleurs un extrait du dossier de presse de l’exposition qui me semble significatif : » « Orange proposera, toujours dans cet esprit de découverte, des dispositifs innovants avec «UrbanMobs, la cartographie des émotions populaires» et «Empreinte de mouvements», une visualisation étonnante de vos mouvements dans la ville. »

Mais sans ignorer la poursuite numérisée de ces itinéraires qui seront peut-être un jour des parcours de découverte à la fois sociologiques et touristiques, je me rapportais là aux déplacements plus anciens, ceux qui se faisaient à pieds et irriguaient le territoire de sentiers qui n’étaient pas encore ludiques ou sportifs.

Le film de Gilles Perret s’inscrit dans une suite qui part d’abord d’un territoire : la Savoie et de la parole de hommes qui y ont grandi et travaillé. La continuité de son travail se nomme entre autres : « Walter, Retour en Résistance » (2009), « ça chauffe sur les Alpes » (2007), « Ma mondialisation » (2006), « Les saisonniers » (2005), « 8 clos à Evian » (2004) (sur le G8) …et prend son origine avec : « Trois frères pour une vie » en 1999. Du local au global, ou comment, depuis une montagne enneigée, en parlant avec des voisins, on peut suivre la progression du sort mondial des hommes.

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Les deux Savoies sont des espaces frontières et à ce titre ne sont venus que tardivement s’agréger à la France. On y retrouve souvent ce sentiment que le paysage lui-même résiste ou plutôt qu’il a été façonné pour résister. Les royaumes ou les duchés en ont renforcé les défenses là même où la communication était la plus facile. Mais de tous temps, les armées, les contrebandiers et les migrants ont trouvé des moyens pour traverser les cols et s’échapper par les chemins les plus dangereux, fuyant la France occupée, ou fuyant la misère de leur propre pays, pour au contraire s'y réfugier. Les espaces frontières sont eux aussi propres aux tracés d’itinéraires transfrontaliers : ceux des empires, des pouvoirs et des individus, aujourd’hui ceux des promeneurs, des touristes ou des pèlerins des temps modernes.

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Dans ces espaces tampons, il n’y a plus parfois que des souvenirs de vallées qui ont aujourd’hui perdu leurs sens. La disparition des anciens contrôles frontaliers, des gares de triage ou des gares construites pour les changements de train, a laissé un vide, dans tous les sens du terme. Jean-Christophe Bailly décrit un de ces non-lieux de manière sensible, très précisément à Cully, où j’ai l’impression de me souvenir que les trains de nuit s’arrêtaient, quand avec mes parents nous revenions d’Evian vers Paris après les vacances d’été, peut-être dans l’attente d’autres wagons venus de Genève. Ancien carrefour routier, ancien carrefour ferroviaire, du temps où la vitesse ne semblait pas encore prête de constituer une valeur. «…soit l’un de ces lieux, et sans doute y en a-t-il beaucoup, où ni le passé, ni le présent, ni l’avenir n’ont de consistance et où tout semble devoir se diluer dans une sorte de survie qui n’a même pas pour elle l’indolence. »

Cette incise du côté de l’ouvrage « Le dépaysement. Voyages en France » n’est pas une forme d’éloignement de mon sujet. Elle se relie au film dont je veux parler par le fait que le travail de canalisation du fleuve effectué par la Compagnie Nationale du Rhône a également affecté Cully et ses environs. Elle s’y relie également par l’inexorable disparition du travail collectif qui a saigné petit à petit un pays vif pour en faire une sorte de zombie. Crée en 1933, cette Compagnie qui a toujours été stratégique, exploite aujourd’hui encore dix-neuf centrales hydro-électriques construites sur le cours du fleuve transfrontalier. Mais elle est totalement indépendante d'EDF depuis 2002 et constitue son premier concurrent dans le marché de l'électricité en France. De la stratégie de l'Etat, on est bien passé à la libre concurrence. C'est notre sujet !

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Usine d'aluminium. Photos d'archives. De Paroles d'ouvriers

Cette visite paysagère faite en demi-teinte par le philosophe paysagiste résume en fait une centaine d’année d’histoire ouvrière dont Gilles Perret suit les étapes dans une autre vallée, celle de l’Arve, commandée par la ville de Cluses vers laquelle convergent des rivières issues de sources et de torrents qui ont été domestiqués par la science moderne des barrages. Une vallée où la vie ouvrière est toujours présente et suscite une réflexion sur la résistance et sur l’espoir.

« De l'évocation de la fusillade de Cluses (1904) où les patrons tirèrent sur les ouvriers grévistes au témoignage d'un ouvrier d'aujourd'hui à l'usine de La Bâthie, le film de Gilles Perret, utilisant les images d'archives de la Cinémathèque des Pays de Savoie et de l'Ain, construit la mémoire collective et populaire des ouvriers français et étrangers des montagnes de Savoie. » dit le dossier de presse.

Le film pose en effet immédiatement son propos sur un conflit ouvrier dont l’issue a été tragique. Il ne s’agissait pas alors de la grande industrie, mais de la sous-traitance horlogère. Comme à Cully, nous ne sommes en effet pas loin de Genève.

A l’origine de tout y a des premiers mai et des morts : ceux de Chicago ou ceux de Fourmies. Et la demande d’un triangle vertueux : l’égalité du temps de travail avec celui consacré au sommeil et celui consacré aux loisirs. En Savoie, il y a le 1er mai 1904 qui connaît la victoire du patronat aux élections municipales de Cluses et le renvoi des syndicalistes qui ont osé s’opposer en proposant aux électeurs une liste dite « des ouvriers ». Ce sont les manifestations de protestation et les grèves organisées pour leur réintégration qui se termineront le 18 juillet par une fusillade fondatrice.

Le film prend aussi en compte des hommes fondateurs. On sait que Raymond Aubrac, à qui la France a rendu hommage hier, est né le 31 juillet 1914, le jour même de l’assassinat de Jean Jaurès. Voilà deux personnalités qui, à cent années d’intervalle, touchent de près au cinéaste. Mais c’est un Savoyard né en 1901, fils d’un ouvrier et d’une tisseuse qui est évoqué ici de manière magistrale : Ambroise Croisat, Ministre du Travail communiste dans le gouvernement constitué par le Général de Gaulle en 1945, autrement dit « l’inventeur » de la sécurité sociale, celui qui traduit dans les faits les résolutions du Conseil National de la Résistance. L’un des historiens, conseillers du film, Michel Etiévent, spécialiste de la mémoire industrielle et ouvrière, a récemment publié un ouvrage sur ce militant exceptionnel. Comme le metteur en scène, il accompagne régulièrement la présentation d’un film qui résonne aujourd’hui d’autant plus fort avec le succès du « Front de Gauche » et la fibre de tribun de son leader : Jean-Luc Mélenchon. Ceux qui sont encore vivants dans cette famille de résistance se retrouvent chaque année au Plateau des Glières au-dessus de Grenoble pour des « Paroles de Résistance ». Cette année, à Thorens-Glières, le  26 mai, le film de Gilles Perret sera présenté.

Fondu-enchaîné. Le film nous conduit ensuite vers la plus belle période du monde ouvrier, la plus dure aussi, avant que les règles de sécurité ne s’imposent, les années de la reconquête de l’indépendance énergétique de la France libérée, de l’amélioration du niveau de vie, de l’élan de la conquête architecturale que constitue la conception puis la construction des grands barrages et enfin du travail d’équipe où des milliers d’ouvriers français et étrangers font corps avec une stratégie nationale et décident de travailler dans la transparence, la solidarité et l’égalité totale des salaires.

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Bernard Anxionnaz. Prêtre ouvrier. De Paroles d'ouvriers.

Fondu-enchaîné de nouveau. Le film nous conduit à la parole d’aujourd’hui dans un contexte mondialisé sur des productions. On y retrouve d’anciens ouvriers à la retraite, des militants syndicalistes, un prêtre ouvrier et des hommes de paroles comme Michel Etiévent, l’historien et Mino Faita, ancien ouvrier lui aussi, professeur d’histoire et raconteur, plutôt que conteur, des objets qui témoignent.

Mondialisation du capital et de la propriété des outils de travail dans des lieux devenus technologiques et vidés d’une grande partie des équipes. Mondialisation des richesses avec blocage de l’ascenseur social, enrichissement des plus riches, partage inégal du travail. Et en point d’orgue, à côté des usines qui survivent au gré des déplacements de capitaux, d’autres chantiers touristiques sont venus depuis peu qui infléchissent bizarrement les politiques touristiques des années soixante et soixante-dix.

L’autre richesse de cette vallée, depuis que les congés payés en allongeant leur durée ont permis l’émergence d’un tourisme de montagne, est en effet liée à l’or blanc. Ceux qui sont sortis du travail posté sont parfois devenus employés de restaurants ou d’hôtels, loueurs de gîtes, saisonniers, loueurs de skis. Toute une logistique est née, impliquant une autre activité ouvrière, celle du bâtiment, ou de la pose des pylônes et la mise en place de ces grands hôtels « populaires ». Ces installations sont devenues par elles-mêmes aujourd’hui des patrimoines du tourisme que la FACIM (La Fondation pour l’Action Culturelle Internationale en Montagne) a mis en valeur comme itinéraire, après le baroque des petites chapelles et les place fortes. La FACIM gère aujourd’hui également l'animation du Pays d'art et d'histoire des Hautes vallées de Savoie qui s'étend sur les vallées de Maurienne, Tarentaise, Beaufortain et Val d'Arly. La Plagne ou les Arcs en sont ainsi devenus des symboles et la FACIM a créé un itinéraire nommé « Archipels d’altitude » le long duquel les guides racontent le contexte socio-économique de leur création, les pionniers qui les ont inventées et vues se développer, leur organisation, leur architecture.

Mais ce que les habitants regardent aujourd’hui est en effet différent par nature. Ce sont de nouvelles constructions ambitieuses d’hôtels cinq étoiles et de résidences de luxe. Ce genre d’équipement que ceux qui les sortent de terre considèrent comme la dernière offense : des endroits où viendront en loisirs ceux-là même qui réunissent leur fortune grâce à des opérations financières qui n’ont plus rien d’investissements économiques, mais constituent simplement des jeux de casino et dont leur emploi, leur salaire et parfois leur vie dépendent.

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Ouvrier spécialisé Aciérie Giraud. Pontcharra. Juillet 2010 © Photo : Bernard Ciancia

En une heure et demie, ce film parcourt en effet les épisodes d’une parabole politique. Une analyse marxiste, ou tout simplement un constat sorti du corps et de la parole des hommes ? Les deux ensemble et pour le meilleur.

Au même moment, le Musée Dauphinois, l’un  des meilleurs musées de France, présente jusqu’en septembre prochain un ensemble de photographies de Bernard Ciancia sous le titre « Cœurs d’ouvriers ». « J’aime les odeurs des usines, j’aime les hommes qui y travaillent. Quand un mec comme moi pose les yeux sur eux, il y a quelque chose qui se passe. Pendant le conflit Caterpillar [En 2009, le constructeur américain annonce un plan de restructuration et prévoit en Isère la suppression de 733 postes, ramenée finalement à 600, NDLR], ce sont les ouvriers qui m’ont retenu quand je voulais me battre contre la direction. Alors, je leur ai dit : on va faire un livre pour faire chier. On m’en a voulu, ça m’a fermé des portes. Dans l’exposition, on a gardé une seule photo de la série que j’ai faite à cette période, celle de la femme qui passe à vélo devant les flammes, car on ne voulait pas remettre de l’huile sur le feu. Sinon, il m’arrive aussi de photographier des fleurs et des femmes… Mais de moins en moins…Les seules photos d’usine qui existent aujourd’hui, ce sont les photos d’entreprises… » nous dit ce photographe.

Films, photographies, écritures, histoire, ethnologie, itinéraires. Autant de manières de raconter et de rendre justice. Et de la justice c’est bien ce qui manque en ce moment dans la parole politique, comme dans la parole publique.


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