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(note de lecture) Victor Martinez. "À l’explosif.", par Michaël Bishop

Par Florence Trocmé

 
MartinezLe titre de ce recueil, de ce long poème fait de proses et de vers, parle simultanément d’un choix, d’une orientation, d’une célébration où l’emportent une spontanéité qui n’exclut pas une grande vigilance, un violent devenir, l’expérience d’une transformation volatile, d’un danger, d’une brûlure. Le ton est celui de l’obsession, d’une détermination, d’une puissante préoccupation où dominent les ellipses, les ambiguïtés, le refus de tout ancrage contextualisant manifeste – sauf celui de l’acte même de vivre-écrire ce qui obsède, vivant-écrivant. Règne l’intensité de l’évènement même, celle de ses accumulations et transmutations, celle de ses compactages se déroulant entre « incohérence » et concentration. « Conditions du tonique prévalent, lit-on, sur le signifié ». La signification de ce geste qu’est À l’explosif résidant précisément dans la tonicité de celui-ci, dans l’énergie de ce qui l’habite, poïétiquement, celle de son faire avec « le manteau du travail, le manteau pour le froid » qui recouvre tout, le réchauffe, lui donne son « explosivité ».  
Poème-évènement, mais où affleurent, inextricablement, figures et choses, entre « transmission’ » et « intransmission ». À l’explosif nous offre une écriture entre le récit de sa propre intériorité, sa propre « ontologie », si je peux dire, et celui plutôt centré sur l’implantation textuelle de l’expérience-sentiment d’être au monde – des récits fusionnés, qu’on ne distingue pas l’un de l’autre. Et ce récit unifié, ce double poïein que parle le poème, « tient à libre esquisse, liberté grande, liberté petite », maximum et minimum. Pourtant, si fusionnement il y a, il paraît que celui-ci n’arrive pas à résoudre le paradoxe de son discours de « remplacement », de « substitution » qui oppose temporalité et énonciation, le poème-évènement, réalisé par « "moi" : extrême acteur », devenant ainsi le pur théâtre d’un discours à la fois de l’être et de ce que Deguy nomme « l’être-comme ». Celui-ci trouvant, pourtant, sa demeure dans celui-là. Victor Martinez parle d’une « arborescence de substitution dans l’étonnement sans racine », le poème à jamais rien qu’un « cri, mondé tu en son arborescence ». « Euphorie », lit-on, sans doute de la dépense énergétique, de l’explosivité poïétique ; et pourtant resterait intact un « mur », un obstacle, « le monde demeuré égal », théoriquement et pratiquement inamorcé, inchangé, intouché. 
Nul doute que Victor Martinez est aux prises ici, au cœur de son faire, avec de grandes questions ontologiques, spirituelles, au sens très large de ce dernier terme. L’ « a-physique », sans « théologie ultérieure », impose une réflexion sur le sens, l’in-signifié, l’in-signifiant, de tout aspect de l’évènement et de son avènement. L’inqualifiable, ce que Jean-Luc Nancy appelle l’apocryphe, qui réside au sein de chaque mot, de tout langage – c’est sans doute ce que Martinez appelle le « silence inaperçu » de l’écrit – ne cesse, pourtant, de « crée[r] urgence à qualifier », à mieux dresser les équations ontiques de « l’eau, toute l’eau » et du comme de l’eau, de l’eau-comme. « Par ablation, dit Victor Martinez, : la terre, liberté produite sous condition d’aliénation ». Lucidité ? Illusion ? Prise de position théorique ? Le poème, provisoirement, pris comme le site d’un vaste et fourmillant « labeur du travail dans la suppression des cohérences / [qui] complémente ». L’énergie du poïein ne « complète » pas, mais offre son supplément, son appoint, sa rallonge, loin de toute idée et espoir de définitivité, de résolution ontologique, opérant depuis le lieu de son évènement, son intarissable avènement, un/e grand/e geste qui brasse et caresse, qui fouille sans faillir. Sans tromper, c’est-à-dire, et sans manquer à un devoir senti. 

(Michaël Bishop)   
 
 
Victor Martinez. À l’explosif.  La Lettre volée, 2014. 116 pages. ISBN 978-2-87317-427-9. 17 euros. 
 


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