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(note de lecture) James Sacré, "Un désir d'arbres dans les mots", par Yann Miralles

Par Florence Trocmé

J. sacréJames Sacré fait partie de ces poètes qui donnent des nouvelles régulières, à la faveur de livres publiés à une fréquence relativement soutenue, et dont l’angle d’attaque, sans cesse réajusté, leur offre à la fois un aspect répétitif (cette écriture est reconnaissable entre toutes) et de subtiles variations. Cette fréquence, en tous les cas, sonne comme un rendez-vous secret donné à ses lecteurs (leur interpellation dans nombre de ses poèmes en attestent), et d’abord sans doute comme une manière de vivre le quotidien stylo en mains, doigts sur le clavier, paroles en bouche, et de faire du texte, des textes, un grand (bien que modeste : ce mot est important pour le poète) carnet de voyage de la vie. 
 
C’est ainsi que se présente Un désir d’arbres dans les mots : certes comme un livre précieux (on sait la qualité des ouvrages publiés par Fario, qui plus est accompagnés de dessins d’artistes – ici Alexandre Hollan), mais aussi comme un carnet de voyage dont les points de suspension placés çà et là entre parenthèses disent bien l’aspect fragmentaire. Il est un « recueil » au sens premier du terme : l’assemblage de pages comme arrachées à un carnet, de morceaux choisis et réunis par une même attention, un même « désir » – ici celui des « arbres ».  
 
Mieux encore : le livre indique un trajet, de Montpellier à divers endroits du Maroc (« Tazahout », « Tizi N’Test », « Had Tahala », « Tafraout »…), en passant par l’Espagne, il trace un long aller-« retour » dont les « peupliers », les « caroubiers », les « eucalyptus » et autres « palmier », « bouleau », « arganier » ou « olivier » seraient les bornes milliaires. Car tout dans ce livre – du format 25x16 cm. que vient couper, sur la couverture, le tronc d’un arbre dessiné par Alexandre Hollan, de l’alternance entre vers longs et vers courts, au mouvement général indiqué par les lieux et à tout ce qu’évoquent les mots du poème – oui, tout, dans ce livre, joue du frottement entre horizontalité et verticalité. Ainsi, « le défilement du paysage » que traverse « l’autoroute » et au beau milieu duquel se dressent les « eucalyptus / Dans leurs élancées » ou « le bouleau (…) / (qui) Monte haut et seul » ; ou encore, « Un arganier très large et grand ouvert sur le ciel » qui contrebalance « le vaste plat des étendues » et « tous les endroits plats de la montagne » sont non seulement le témoignage de séjours vécus, mais miment aussi, semble-t-il, le parcours d’une lecture-écriture. Comment ne pas voir en effet dans « la fine calligraphie des troncs et des branchages » la plus forte illustration de cette expérience faite de déchiffrement et d’emportement, d’arrêt sur image et de continu, de verticalité et de cursivité, qui est celle du poème lui-même ? 
 
Ce mouvement apparemment contradictoire, mais que James Sacré sait rendre paisible, n’est d’ailleurs pas que spatial : il concerne aussi le « versant de nos mémoires », puisque surgissent, dans l’horizontalité du voyage et du quotidien, des bribes de temps enfouies comme autant d’épiphanies. Ce sont par exemple « les cottonwoods du trading post de Shonto / En pays navajo » qui apparaissent à la mémoire du poète, alors qu’il se trouve à Pitres en Espagne ; c’est « cette fin d’été » dans laquelle se profile « du vieux temps d’enfance / Rêvée dans le temps d’aujourd’hui » ; ce peut être encore « Un arganier de bonheur, mon bonheur / D’être un moment dans son matin qui brille »… toutes choses par quoi « le proche a goût d’éternité », mais « qu’on n’atteindra jamais ». Car seul compte le mouvement que ces renvois, ces retours, ces madeleines proustiennes rendent possible : elles font des jours et du poème un immense palimpseste, et comme « la parole continuée de Virgile ou d’Hésiode (…) / Pour continuer la vie des oliviers, / La vie des arbres. » 
 
À nous, lecteurs, de nous laisser emporter par et dans ce mouvement, car le livre-poème, tout comme les dessins d’Alexandre Hollan qui semblent toujours sur le point de déborder la page, poursuit le voyage bien après qu’on l’a refermé. Il est lui aussi une borne milliaire dans le trajet de nos vies.    
 
Yann Miralles 
 
James Sacré, Un désir d'arbres dans les mots, dessins d’Alexandre Hollan, éditions Fario, 2015, 48 pages, 14€  


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