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(note de lecture) Roger Giroux, "L’arbre le temps", par Anne Malaprade

Par Florence Trocmé

GirouxLivre magnifique, livre manifeste, L’arbre le temps reparaît aujourd’hui dans le format de son édition originale (Mercure de France, 1964) grâce aux soins d’Éric Pesty. Il comporte sept sections dont la première, intitulée « Retrouver la poème », constitue un projet, un souhait, un espoir, un ordre que le poète adresse au silence et au visage : aux silences de son visage, aux visages que prend et forme le retrait, aux faces et aux surfaces des paysages. La dernière section, « Poèmes », est la manifestation probante que l’impératif initial a trouvé une issue dans la parole, précaire certes, mais irréductible, affirmée, confirmée.
Les textes réunis comportent des fragments en prose, des poèmes brefs qui excèdent rarement le cadre de la page. Le vocabulaire est peu étendu, réduit à quelques figures ou silhouettes essentielles, car derrière tout arbre se cache une « inquiétante personne », en chaque oiseau chante une langue vertigineuse. « Dire », « être », « regarder », « oublier », « hurler », « survivre », « dilapider », « parler », « hurler » : les actions sont aussi des états, les mouvements conduisent aussi des arrêts, les actes de langage mettant en œuvre des cris et des gestes qui modifient le visible, surexposé au blanc et à l’ombre équivoque de sa transparence douloureuse. Le titre du livre juxtapose deux termes précédés chacun d’un article défini, comme si l’articulation centrale, conjonction de coordination ou verbe, avait disparu dans un silence mat qu’il s’agit d’écouter et d’observer, de percer et de déchirer. Oui, ce livre sonde un retrait, un souffle retenu et suspendu : ce qu’il y a entre l’arbre et le temps, comment l’un et autre respirent la matière d’un songe, d’un oubli, d’un cauchemar peut-être. Ce livre défie cette pause infinie mais encadrée, cet indéfini qui réunit, sépare, noue et dénoue l’arbre au temps, le temps à l’arbre. Il explore ainsi dans un intervalle aimanté la trace du désir, le chemin du devenir, la voie du sens : un trou, un précipice, un vide ou un ciel, l’absente, l’absence, l’absent, ce mouvement des lèvres qu’aucune voix n’accompagne. Le livre recueille quelques traces, ou empreintes, que l’arbre ­­— végétal vivace, ossature humaine, axe de rotation ou mât — laisse dans le temps, et que le temps grave sur l’arbre. Et le lecteur peut alors imaginer jusqu’à l’hallucination l’arbre dans le temps, l’arbre après le temps, l’arbre du temps, l’arbre précipité par le temps, mais aussi l’arbre qui fonde le temps et le poursuit jusque dans toutes ses ramifications. Le titre suggère donc un interstice, quelque chose qui maintient ouverts une perspective, un possible, une échappée vers un lieu, une circonstance, un décor déplaçant les rapports du matériel (l’arbre) et de l’immatériel (le temps), bouleversant la frontière entre fini et infini, mortel et immortalité. Or, comme en écho, tous ces textes demandent également des comptes à ce temps inépuisable : ce qu’il a fait de l’arbre, dans quelle mesure il le défait, l’accomplit et le célèbre.
Il y a donc le temps « d’avant les choses dites », le tempo de l’hypothèse, celui des prémisses et des frémissements, mais également le temps de dire les choses à partir de leur durée douce et inexorable, que le livre accompagne et ponctue, avec une élégance et une justesse aussi implacables qu’effroyables : travail de poésie, travail du poème, souffrance, torture, naissance, production. Il y a, aussi, l’arbre dans le temps, cet arbre-livre, ce papier vivant doués de respiration, inséparables d’une temporalité qui est celle du poème, de sa recherche, de sa tentative, de son éclosion. À l’ouverture, une formule, « J’étais l’objet d’une question qui ne m’appartenait. », à partir de laquelle rien ne sera plus comme avant. « Je », « l’arbre », « le temps », « Elle » sont saisis par une langue issue (extraite ?) de nulle part qui fait parler les choses et les objets bien plus que les êtres vivants. Une voix se lève au large, qui fissure la cécité. Une âme au loin s’élève, qui brise le consensus muet des fantômes. « Être cela, multiple, à la pointe qui tremble, frissonne et tremble dans l’intervalle du sang et de la lumière, à la naissance de l’amour ». L’infinitif arrache au déroulement temporel un état impersonnel à partir duquel quelqu’un rencontre quelqu’une, un sujet chante le monde, un paysage s’adresse à la conscience, un paysage pleure la neige. L’arbre raconte le temps qui raconte l’arbre qui contemple l’homme. Le poète, lui, abandonne son visage, prononce hors de sa voix, dans un geste de dénudation et d’abandon qui accepte que rien ni personne n’aille plus de soi. L’arbre aime et anime le temps, frémissement dont le livre recueille les fruits impalpables et cependant matériels.
Anne Malaprade

Roger Giroux, L’arbre le temps, Éric Pesty Editeur, 2016, 18 euros.


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