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(Note de lecture) Philippe Jaffeux, "Entre", par Christophe Esnault

Par Florence Trocmé

Jaffeux  entre  couvertureDonner à lire Entre aux animaux sauvages
La matière de l’écriture (lettre, images & rythme)

L’œuvre de Philippe Jaffeux a son extension : un déjà très grand nombre de chroniqueurs semblent avoir eu la nécessité d’écrire des textes sur ses livres, qu’à ce jour à peu près personne n’a lus hors le cercle de ceux qui écrivent aussi. La poésie expérimentale que propose l’auteur crée des impulsions à écriture. Passez deux semaines d’immersion dans Alphabet (une véritable expérience) et il se peut que vous ayez vous aussi les doigts électrisés par une urgence à témoigner ou à offrir votre vision (d’un choc esthétique, d'un "dé-lire" et d'une démesure,…) parvenant à renverser la manière de lire, surtout si vous n’avez pas tenté une autre expérience, celle des textes des collaborateurs de la revue TXT, par exemple (dont on pourra effectuer un rapprochement avec l’œuvre de Philippe Jaffeux), et que l’on découvrait déjà dans O L’an, son premier livre. L’œuvre en construction pose une multitude de questions (avec un refus de la vérité), notamment celle-ci : Qu’est-ce que veut dire lire aujourd’hui ? À l’ère du numérique, de l’ordinateur et des (non)-informations à profusion, d’images proposées en continu jusqu’à la saturation (la nausée ?). Pour Deleuze, il n’y a aucune place pour l’information dans une œuvre d’art… Pas de place dans l’œuvre pour l’information (ce qui pose les bases d’une écriture « de contraintes » n’en relève pas).
Il me faudra évoquer un peu Entre, ce qu’a déjà très bien fait François Huglo sur Sitaudis. C’est page 67, que je crois découvrir une « clef » de lecture possible : "Elle intègre l’espace de onze nombres aux méditations d’une page." Les espaces (blancs) associés aux « lancers de dés » qui créent la ponctuation du texte sont donc de 2-12, de deux à douze, ce qui nous sera indiqué en dernière page du livre. Viendront ouvrir des fenêtres sous la forme (l‘empreinte) de cercles, carrés, triangles (encore des images quand on sait que chez Jaffeux, les lettres sont aussi des images). Fenêtres ouvertes sur le vide et sur l’énigme. L’aléa du « placement dans le texte » des formes transcendantes (des images !) ne s’inscrira pas de prime abord dans le hasart (le hasart le plus grand des arts - celui qui mène à la rencontre ?), sauf si l’instinct de l’auteur se mue lui-même en hasard…
On n’obligera personne à prendre du peyotl ou une autre plante pour que son esprit se confonde avec l’instinct d’un animal sauvage, mais on pourra aussi tenter de lire Entre sous un mode sensitif-instinctif-animal. C’est peut-être ainsi qu’à première lecture de Entre, je suis entré au contact de l’écorce, de l’humus d’une vaste forêt inexplorée. Quelque chose m’y a aidé. En utilisant le Je, Tu, Il, Elle, vous, nous, Ils, mes, mon, sa, vos, nos, ton, et en élargissant considérablement son vocable, jamais le monde n’a été si grand dans ses textes précédents. Dans Alphabet, le champ lexical est moins étendu. Il y a cette place capitale (centrale) de l’ordinateur et de la lettre. L’écriture s’articule (opère-t-elle presque en parfaite autonomie ?) aussi sur l’exploitation du format 21 / 29.7 ou plus précisément des potentialités qu’offre le logiciel Word. Lire Écrit parlé est une excellente introduction (un prélude) pour tenter l’expérience Alphabet. Et ce sont à ce jour peut-être les Courant blancs et Autres courants qui ouvrent le mieux cette possible immersion que certains trouveront difficile pour les lecteurs hostiles à l’expérimentation, le courant étant peut-être une forme aphoristique-électrique (c’est réducteur, il faut les lire, les vivre - lire avec son corps). On trouvera aussi certains grands lecteurs, qui pourtant n’auront pas envie d’aller plus avant dans n’importe laquelle des pages de Jaffeux. Ce n’est pas une question d’illisibilité (je n’ai jamais trouvé ses textes illisibles, aucun), mais il faut savoir que le rejet ou le non-désir de tenter l’expérience (je souligne) existe bien. Abandonner après dix premières lignes sera sans doute l’attitude la plus fréquente rencontrée devant des textes de Philippe Jaffeux. Posez L’Alphabet (ou Entre, ou les Courants, n’importe lequel de ses livres) bien en évidence dans une librairie avec un post-it « Le texte expérimental de la décennie » et comptez les secondes de consultation moyenne de l’ouvrage, et si l’improbable se produit, si quelqu’un emmène le livre jusqu’à la caisse, téléphonez à son éditrice, ça ravira peut-être sa journée.
Redire : Philippe Jaffeux écrit maintenant, avec l’aide d’un dictaphone et d’un logiciel de reconnaissance vocale. L’œuvre est parole(s). Parole réhabilitée alors qu’elle a été confisquée par les pétomanes protéiformes : animateurs télés, politiques, chaînes d’informations, et même, peut-être, jusqu’au cercle des universitaires. Pour eux, la parole ne se corrige pas ; Elle est figée, rationnelle, prisonnière de la communication, elle abuse de son pouvoir… Chez Jaffeux : la parole est dialogue elle est imprévisible, elle incite l'étonnement, l'instabilité, la magie ; le hasart
Même en évitant l’autopsie. Il y aura mille angles d’attaque et de tâtonnements possibles pour aborder l’œuvre de Philippe Jaffeux. Recherches et études de l’occurrence des mots. Un électricien aurait-il aussi des éléments d’importance à nous confier ? Un médecin (on m’a appris cette semaine que la formation des étudiants en médecine dans certains pays anglophones contenait l'étude de textes littéraires et philosophiques sur le corps (et la souffrance)). Des mathématiciens. Des neurologues. Des philosophes, … N’oubliez aucun champ exploitable des sciences et de l’art. Complétez vous-même ! La somme de ce qui sera écrit sur lui (l’œuvre & le corps, la parole, la pensée …) dépassera peut-être un jour le volume d’un gros Cahiers de l’Herne alors que, sans doute, l’auteur se défendra d’être un écrivain, un poète, un philosophe, un penseur… Je pense que Philippe Jaffeux ne doit pas être lu exclusivement par des critiques littéraires, des poètes et écrivants. Ce n’est pas si grave que l’on écrive tout et n’importe quoi sur lui (ce que je fais là maintenant par exemple), savoir lire avec acuité, on n’en est jamais sûr, souvent on se trompe. Jaffeux dira qu’il n’y croit pas une seconde quand j’écrirai : son œuvre à davantage de chances de laisser une trace dans l’histoire littéraire que celles de bon nombre de ses contemporains aujourd’hui reconnus (et lus), mais je sais aussi que cette possibilité est une grande loterie et qu’elle a souvent à voir avec la biographie de l’auteur.
Dans l’œuvre de Philippe Jaffeux la révolte est spiritualisée (et pacifique bien évidement), mais j’entends aussi un combat (le corps-livre, c’est lui, en fait, qui écrit le texte). Nietzsche écrivait lui aussi d'abord avec son corps… Qui est "l'écrivain-analphabète" qui revient souvent dans l’œuvre ? "L’écrivain analphabète" (l’auteur ?), un oxymore perçu comme une provocation ? "L'écrivain-analphabète" pourrait aussi s’incarner sous la forme d’un animal qui écrit avec des images, des cris, un rythme, des lettres au lieu de composer des belles phrases. "L'écrivain analphabète" réinvente l'écriture en reliant celle-ci à tous les autres arts ainsi qu’à un savoir de l'ignorance. Il est un animal car ses phrases pulsionnelles et instinctives adhèrent à la sauvagerie de sa langue.
Il faut donner à lire Entre aux animaux sauvages. Pas une étrange idée, non.  Eux savent mieux percevoir le mouvement.
Christophe Esnault
Philippe Jaffeux, Entre, éditions Lanskine, 2017, 12€


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