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(Anthologie permanente) Louis-François Delisse, "ce serait encore une aile"

Par Florence Trocmé

DelisseEn complément du dossier d’hommages au poète, Poezibao propose ce jour trois poèmes de Louis-François Delisse.

Regrets
Voilà des mois que je n’ai vu la lune
Que je n’ai vu une épaule pressée
de ma main nue frémir et fleurir
une cuisse s’épancher de bas en haut
Voilà des ans que je n’ai fait l’ange
à deux ventres que je n’ai enjambé
de jambes ni de ruisseaux
pleuré sur l’œillet d’un nombril
et la marguerite double au bas
d’une tige légère
Voilà des lunes que je n’ai vu la lune
décocher du fond profond des bois
la flèche d’un beau plaisir
Que comme un mort je bats le bas
des haies le ras des herbes
ni fleurs ni couronnes Que je remonte
mon slip serre ma ceinture
boutonne mon pardessus par-dessus
ce corps devenu mon tombeau :
lune, galet du ciel os de mes yeux…
29 XII 1997

(Editions La Morale merveilleuse, 1998)
*
Procès de la fleur

1. Les mains seraient des îles si les bouches aimaient leurs lèvres.
2. J’enterrai les nuages, plumes et sourires, avec des pelletées de pelles pour égaliser les fosses – puis je regardai ce monde avec les yeux peints d’une hôtesse de l’air.
3. Quand, dans les déserts des Chiennes-de-peine, Don Quichotte eut retroussé sa chemise sur sa tête et commencé la cabriole qui offusqua tant Sancho, le grand Pénitent d’amour alors m’engendrait.
4.    Querelle d’aurore,
sous l’ongle retourné de la lune
la tourterelle dispute au flamboyant
l’instant de la cendre.
5. Le mal du matin les saisit, avec sa hâte, ses traits tirés, les crachats gelés, le soleil qui tremble comme une sonnette électrique : le cœur soulevé, un enfant tire ses bras pour les porter à la hauteur de la lune.
6. J’ai souhaité prendre de ce monde l’exacte distance des fleurs : racine, parfum, couleur, toucher, enfances.
7. Sans commune mesure avec ce temps, cette vache douce aux cornes en lyre me regarde : museaux mouillés de mon enfance – quand yeux à yeux je chantais pour les vaches – pressez-moi, bavez sur ma bouche.
8. J’aimais plus que ses hanches pincées, son sourire nu, son odeur de sauvagette, la volute de ses os – j’aimais la peau de la fleur où se lovait sa bouche d’enfant.
9.    La rose (toi
   et moi – loin)
   fut au rosier
   au rosier la semence
   passe, l’épine penche
   le pistil éclate
   au rosier deux
   sont un.
10. La poésie, cette barque à la bouche démesurément ouverte où godille un enfant nu.
11. Qu’ils continuent de me surnommer comme dans mon enfance, la fleur ou la corde, je n’aurai vécu que pour toutes tes odeurs, tous tes pétales.
12.   Je t’aimais, nuage-corde
   tu serais ce que je ne suis plus
   foudre-cendre
   s’ils n’avaient lynché les
   hauts lys noirs.
13. Sancho se convertit peu à peu à l’idée que Dulcinée était bien une Dame, les moulins des géants et son île une haute Cité – mais par les mêmes pentes Don Quichotte vit dans l’île une taupinière, dans les moulins des machines et en Dulcinée une poissarde.
14. Au matin, la fleur était un enfant nu, mouillé d’étoiles : au matin, la mort.
Roubaix 1944, Zinder 1974

(Editions Myrddin, 1993)
*
D’arrière-saison

La barque tremble
son reflet,
non.
Oiseau nu ou nuée
l’aile
battait le flanc des âmes.
Encore une enjambée
et la fleur
tombait de la ramille à l’égout.
Et s’il ne restait qu’un os
de nous
ce serait encore une aile.
La lune est sans cils
et moi
sans lune je cille.
Pêcher en fleurs mille faucilles
de lune
cloutent un crâne mortel.
La lune paupière
du ciel
levée ? baissée ?
Cet os barre mon ventre
qu’un rosier
puisse pourrir au printemps !
Tout a fleuri azurs pourpres et ors
et rien n’a fleuri
rien, cendres os et poudres.
L’âme descendit au jardin
docile
dans sa chute de feuille morte.
La vie a fini d’émietter la cendre
du pain
la mort de verser la poussière du vin.
Même la mort finira
par mourir
iris adolescent du dernier trou noir.
Une mort comme un œil bleu
grisonne
comme un rameau crisse de ramilles.
Premiers pas et première becquée
d’un passereau
dernier soupir aussi d’une mouche.
La cime d’une rose vertige
pour la fourmi
litière royale pour l’abeille.
Partir caressait la rame
dans le sens de la lame
la rame assomma le partant.
Les chants des oiseaux
accompagneront-ils
les cris de nos derniers pas ?
Deux archets tirent
deux rames
l’eau fleurit qui sombre.
Ce nuage a pincé
sa paupière
pour nous regarder.
Ces enfants sont sages
comme des images
pas encore imprimées.
Une fleur est une balle
quand elle
rebondit sur tes beaux yeux.
Partir comme le bouchon
s’enfonce
dans une eau plus calme.
La femme chair et ver
et os
inévitables du fruit.
L’amour est un champ de bataille
où il arrive
au corbeau de lever des ailes blanches.
Derrière cette tremblante étoile
une autre étoile
encore plus célestement terrifiée !
J’enjambai cette fenêtre
mais ne
chus ni ne m’envolai.
Jardins Simone Weil, Paris, 1996-2003

(Editions Atelier de l’agneau, poème du jour n° 54, [s.d.])
On peut entendre la voix du poète en suivant ce lien.
(document sonore communiqué par Cécile Odartchenko)
(choix de Laurent Albarracin)


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