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(Note de lecture) Henri Droguet, "Désordre du jour", par Michaël Bishop

Par Florence Trocmé

(Note de lecture) Henri Droguet, Comment parler d'une œuvre qui déparle, déborde et inonde, construit et débâtit, vire et dévire, cueille et dépulpe, innerve et dénerve, à jamais virant, pirouettant, tournicotant ? Réponse : on en parle avec joie, avec enthousiasme, étonné, émerveillé, plein de reconnaissance. Et ceci, simultanément enivré et dessoûlé. Car nous voici, dans Désordre du jour, au sein même du mortel et de son refus, son dépassement. Sans aucune transcendance pourtant, mais flottant, planant, se réjouissant d'une mortalité offerte, intensément vécue, de son don indicible, ses options, ses déjà infinies et, dirait Verlaine, " inexpectées " splendeurs improbablement puisées dans un quotidien aujourd'hui si souvent et si violemment sous-estimé, raillé là où pourrait suffire une touche d'ironie, un sourire désirant caresser son rugueux, écailleux, grumeleux et (jamais vraiment) répétitif réel. Et ce plaisir, infaillible, constamment renouvelé, que dis-je, à chaque vers multiplié, cascadant, torrentiel, ce n'est pas un plaisir strictement tellurique, terreux, ruisselant de matière, de boue, de gadoue. Surgit implacablement, jumeau, alter ego, ombre et lumière sans distinction, ce que Deguy appelle le poème du poème, le récit vivant de la langue elle-même, océan illimité, si facilement oublié, " litté/litto / ralement / turbulent toupinant quelconque et menu / un souffle expirant / froiss[ant] et déliss[ant] / l'éternité mobile la faste hideuse / fureur les abîmes l'opaque / liquide canopée de la mer omnivore / que le ciel interrompu verdâtre / noirement laiteux / en un mot mat étame ". Un océan qui, tout en étant certes ce qu'il est, au large de Saint-Malo et partout ailleurs, reste indissociablement, comme pour Hugo, celui des mots qui l'honorent, l'interrogent, le réinventent, en réfléchissent l'improbable infinitude.
Voici donc le poème qui, inlassablement, " fermente / [...] bourgeonne / [...] mute / dérange ". Le poème d'un " chaordre [qui] règne ", sans royauté, sans prétention, texte et musique chantante de " gyrovague ", de " [pseudo]roi barbu vagabond / podagre et las / s'avan[çant] / simple terrible presque / et médiocre impossible dis- / locuteur qui sans vélocité / déchiffre ". Et déchiffre-rechiffre, fatalement, comme il peut; c'est-à-dire avec une vaste et inépuisable originalité, une vigueur élégiaque et implacablement souriante, une voix qui sait étreindre, câliner, sarabander, " andante con moto ", face à, au cœur même de, l'infinie et foisonnante abondance indéterminable du réel avec ses interminables " petits riens ", incertains, envahissants, astringents, dérisoires, auxquels répond - authentique répons hymnique psalmodié - l'invraisemblable, l'infatigable et si généreux, quoique tout autant hésitant poème d'Henri Droguet, acte et lieu d'" ordre et beauté, luxe, calme et volupté ", tous splendidement relatifs, car énorme, doucement vagabondante, infaillible fable, offerte sur l'autel de l'innommable.
Et, comme la mer, voici une fable ayant " le dos large ", capable de tout porter, transporter dans un geste de " transvasement ", dirait Reverdy, celui qui anime et revigore tout acte qui mérite le nom de poésie. Désordre du jour relève le défi, poème d'une grande, d'une riche et réénergisante rareté.
Michaël Bishop

Henri Droguet, Désordre du jour, Gallimard, 2016, 164 p.,17.50 €.


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