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(Note de lecture), Isabelle Lévesque, "Le fil de givre", par Philippe Fumery

Par Florence Trocmé

Isabelle Lévesque  fil de givreLe nouveau recueil d’Isabelle Lévesque tient le lecteur en haleine, engagé dans les arcanes d’une œuvre singulière. Il lui semble cheminer avec la promesse d’un domaine habité.
En Ariane pour nos temps de doutes, Isabelle Lévesque nous tend un précieux fil de givre. Le lecteur sent, de manière intuitive, qu’il a sa place, que ses pas trouveront où se poser.
Le monde suggéré par Isabelle Lévesque nous renvoie à un environnement complexe, inquiétant, en proie au tumulte. La terre tremble (20) dit assez la vision qu’en a l’auteure, et le temps qui passe n’arrange rien : Long jour agité de tourments / Jour où craindre ce qui loin brise (11). Ou encore : la nuit vit l’impitoyable, jamais ne quittons nos périphéries (31).
Et nous, qui habitons ce monde : nous sommes dispersés (20).
Si nous voulons découvrir où mènera ce fil de givre, vers quel monde, il nous faut rester éveillé, attentif au comment des choses, à ce cheminement particulier, à notre allure, au rituel du décompte des étapes. Dans le sommeil, j’ai dénombré les pas (33) ; Nous pesons chaque marche (38) ; Compter. Les flocons plus nombreux que les pas (42). L’auteure interpelle : Peux-tu compter cent fois altérée l’aube ? (48).
Mais nous cheminons bel et bien, et le chemin s’ouvre (12). Bien mieux : Le saut devient danse (9).
Alors le chemin nous mène si ce n’est au but, du moins au bord d’un monde : et nous longeons le bord (34). Monde nouveau, empreint de merveilleux : Nous voulons la rive d’orge (35), comme un pôle magnétique : cercle de glace captivant la terre (38). Et même si la glace sculpte l’éphémère (36), plus rien ne semble nous menacer : Sans risque / sommes givre ou feuille, contemplant, légers, / la poussière (37).
Et sur ce bord se trouve l’autre, l’être précieux : Te retrouve et gagne le bord effronté (12). Tout le cheminement voulait le retrouver : Je vais vers toi qui, loin (57) ; Tendre un pas, te regarder, / toi / guide ou marcheur (44). C’est lui qui rend au jour sa fluidité : Aviver de tes pas le jour (51), et à la vie sa solidité : Alors ta venue changeait l’ordre et nous, certains, cheminions (14). Un être précieux au point de transmuer les choses : tu es l’alchimie / le oui la vie (13).
L’écriture est couturière. Le fil de givre est celui-ci, ténu, qui relie au travail de l’écriture, quotidien, essentiel pour Isabelle Lévesque. Les mots suivent un chemin plus bas (52) ; je n’oublie pas le chemin (57). L’extrait en 4ème de couverture dit assez l’exigence et la foi de l’auteure. Le poète a pour matière la vision du monde sur lequel il s’avance : mais la confusion menace et, remarque Isabelle Lévesque : Sur le chemin, nous distinguons d’étranges brisures (44) ; et pour bagage des mots colportés depuis si longtemps : Docile dans les mots comme une secousse démembrée (31). Là encore, la dispersion impose sa mise : Noue les mots au feu de la dispersion (33). Sans cesse ce qui s’ébauche peut voler en éclats : Chaque syllabe, au secours de perdre, grimpe et s’éloigne (12).
Un fil qui tresse également des liens avec les poèmes d’autres auteurs, des vers, de simples mots parfois, insérés en italiques comme une ponctuation. Isabelle Lévesque cite deux titres d’Eric Sautou, pour des « épigraphes » qu’elle a choisis.
Le bord du monde qu’entrevoit Isabelle Lévesque n’est pas coupant, bord-fossé ou falaise (21), on ne s’y retranche pas comme derrière une frontière. Il est passage. Certes le risque n’est pas écarté : Le chemin se perd lorsque tu saignes (40). Mais ce bord est tangible : Je te retrouverai tout à l’heure (9).
Nous attendent alors deux prodiges, l’alliance et la promesse : Toi, alliance (45). Promettre suffit. / Promettre lie au poème gardien de la route silencieuse (61).
Philippe Fumery

Isabelle Lévesque, Le fil de givre, Al Manar, mai 2018.


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