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(Anthologie permanente) Paol Keineg, Scènes de la vie cachée en Amérique

Par Florence Trocmé


KeinegLes éditions Les Hauts-fonds publient Scènes de la vie cachée en Amérique de Paol Keineg.
3. J’ai connu le grand et le petit large. Mon grand large n’était pas bien grand, il n’atteindra jamais les dilatations de L’Illiade ou d’une saga islandaise.
En raison de son nez grec, ma femme faisait corps avec le corps enseignant. Il faut savoir que les enseignants, tout en superlatifs, offrent au monde des certitudes variables et en fin de compte se contentent comme nous de regarder le large depuis le rivage.
Mon petit large, tout petit, est celui de passions excellentes qui épuisent. Le plus souvent je ne suis pas l’acteur de ma vie, j’en suis le spectateur. J’ai beau être curieux du futur, je finis dans le futurisme.
Futuriste, j’ai tenté de me jouer du futur, et dans une ville lointaine dépourvue d’artifices je m’étais lancé dans une vaste enquête sur les dessous du romanesque. Quarante après, j’y travaille encore.
4. Elle me dit : De ce qui fut un paradis (et je n'entends pas qu'un paradis soit la perfection) les hommes ont fait un bourrier, et je prétends, moi, que si conspiration il y a, c'est celle que Dieu fomente pour débarrasser sa création des hommes.
Je ne réponds pas, elle n'ajoute pas un mot. De derrière les troncs de pins très droits nous arrive par vagues une musique de bluegrass mêlée à des bruits de moteur. Je vrille sur elle un regard si noir qu'elle s'en amuse.
Je me souviens qu'à ce moment précis j'ai voulu me remémorer toute la scène pour plus tard, pour quand sa voix serait morte. Et sa voix est morte.
Plus qu'une photo, la voix fait apparaître les accidents naturels : les cheveux rebiquant après le bain, un petit écart entre les dents de devant. Personnellement je doute que Lazare soit revenu à la vie, mais la musique de bluegrass n'en finit pas de me faire du bien.
5. À la seconde où la fleur de camélia se détache lourdement de la tige, elle roule dans l'herbe et pendant deux jours gardera sa beauté.
Au vingtième siècle ravageur, sorti de l'horrible dix-neuvième, je n'aurais jamais compris la beauté de cette chute.
Une femme du vingtième siècle se tient près de moi, alors que nous nous tenons sur le bord du vingt-et-unième, qui ne vaudra pas mieux que le vingtième.
Elle m'entraîne par le bras vers un restaurant très bas de plafond où quand on presse un ours en plastique il en coule du miel.
Elle me dit d'une voix douce : Tu ne crois pas qu'il serait bon de tout lâcher, d'un coup, sans avertir, et d'atterrir sous les branches, morte, et belle pendant quelques heures encore
6. À San Francisco, terrifié par les démarrages en côte, j'ai découvert les grandes femmes libérées et les faveurs du destin.
Il me suffisait d'appuyer sur l'accélérateur et sur l'autoroute 101 je voyais défiler une totale absence de Dieu et les églises où l'on entretient nuit et jour les flammes du péché originel.
J'ai traversé de nuit le pont San Mateo : en suivant les pointillés de l'éclairage public je suis entré en hésitant dans un monde aveuglé par le mot optimism. Je ne connaissais alors que le mot Optimist que j'associais au Vaurien qu'un enfant de dix ans conduit d'une main sur la rade.
J'ai été attentif aux messages clignotants que le mot optimism affichait tout autour de la baie, et c'est là, dans les reflets de l'eau noire, autant que dans les livres, que j'ai appris à lire et à écrire.  ?
7. L'autoroute 40 passe devant. Il ne reste de Black Mountain College qu'une école chrétienne évangélique. Quand je suis entré dans le champ légèrement en pente, des bruits de frelons rendaient folles les vaches qui paissaient.
Je traversais Black Mountain, je me suis arrêté. Naturellement je savais que je ne les y trouverais pas, mais j'étais curieux de voir où avaient vécu Stefan Wolpe, Charles Olson, John Wieners, Josef Albers, Robert Rauschenberg, Robert Duncan, David Tudor, Harry Callahan (mais où étaient les femmes ?). D'eux on trouvera ce qui est entré dans l'air et que nous respirons tous.
Je m'approchais d'Asheville pour prendre le Blue Ridge Parkway en direction de Boone. Le coude gauche élégamment posé sur la vitre baissée, Bessie Smith à la radio, je ne savais pas que j'étais complètement heureux. J'aurais été bien surpris de l'apprendre.
Paol Keineg, Scènes de la vie cachée en Amérique, Les Hauts-fonds, 2021, 112 p. 19 €, pp. 15-19.


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