
Ce bonheur scénique et musical si bien évoqué par Gautier, Brigitte Fassbaender nous le communique dans sa mise en scène amusante et pétillante de gaieté et de trouvailles, qui rend parfaitement l'esprit du livret et le comique de la farce, tout en donnant au conte une touche bavaroise tout à fait réjouissante. La musicienne qu'elle est, chanteuse au passé glorieux, nous apporte aussi l'intelligence musicale de la scène, avec des placements et des déplacements des protagonistes et des solistes conçus de manière à servir le chant.

Le scénographe Dietrich von Grebmer est un complice de longue date de la metteure en scène qui lui a également confié les nombreux costumes de la production. Une table et quatre chaises, un corps de cheminée et deux grandes armoires rococo forment le décor de la maison de Don Magnifico. Quand le rideau se lève, on aperçoit une Cendrillon recroquevillée dans sa minuscule alcôve parmi les cendres de la cheminée. Un guide entre en scène le parapluie levé, il fait visiter les lieux à une armée d´hommes vêtus à la Sherlock Holmes. Il s´agit d´Alidoro venu pousser une mission de reconnaissance. On voit ensuite Cendrillon se lever pour s'affairer à préparer la table du petit déjeuner. Les deux armoires rococo s´ouvrent et l´on y découvre Clorinda et Tisbé entourées d´un amoncellement de chiffons et de robes multicolores qui signalent leurs goûts vestimentaires des plus douteux. Plus tard on fera pivoter la cheminée et les deux armoires dont l´envers représente la salle de bains de Don Magnifico qui apparaît dans le plus simple appareil, les reins ceints d´une serviette de bain, en train de se raser et de faire ses ablutions.

On annonce la venue prochaine du Prince qui cherche chaussure à son pied et, coup de théâtre, au moment où Dandini entre en scène travesti en prince, ce n´est autre que Louis II de Bavière soi-même qui se présente, ce qui ne manque pas d´amuser beaucoup le public bavarois qui continue de vouer un culte sans faille à son "Kini", — c´est ainsi que les Bavarois ont surnommé affectueusement leur roi de contes de fées. Peut-être est-ce parce que la construction du théâtre de la Gärtnerplatz fut autorisée en 1864 par le jeune Roi Louis II de Bavière qui venait d´accéder au trône et que le théâtre célébrait en 2015 le 150e anniversaire de son ouverture que la metteure en scène a décidé de transposer l´action du conte dans les châteaux du Roi-bâtisseur. Dietrich von Grebmer a recopié à l´identique la tunique bleue sur pantalons blancs du Roi et le manteau d´hermine qu'il portait lors de son sacre. Il coiffe Dandini d'une perruque reproduisant la célèbre coiffure aux cheveux ondulés du roi de contes de fées. Une fois admis que le Prince n´est plus Don Ramiro de Salerne mais bien Louis II de Bavière, on entre dans un délire wittelsbachien qui va aller en s´amplifiant. La toile de fond de scène se lève pour laisser apparaître le château de Neuschwanstein avec à un moment amusant par son évident anachronisme une superbe voiture de sport rouge garée devant le château. Pour les scènes au château du Prince, les murs sont ornés d'innombrables fleurs-de-lys, une des chimères de Louis II qui avait pris le Roi Soleil pour modèle. Lorsque dans les dernières scènes, Angelina revêt ses habits princiers, elle endosse une tenue d'amazone, arbore la fameuse coiffure aux diamants et se coiffe d´un chapeau d'écuyère qui la transforme en Sissi, l'impératrice d'Autriche cousine de Louis II. Et le final se déroule dans la célèbre grotte du château de Linderhof. Louis-Ramiro II de Salerne-Bavière y apparaît dans la nacelle royale flottant sur les eaux de la grotte. Ne s´arrêtant pas en si bon chemin, la mise en scène foisonne de détails amusants: Clorinda et Tisbe sont affublées de tenues extravagantes aux couleurs criarde, qui font que ces perruches ressemblent à des perroquets ; en fin de partie, elles revêtiront des tenues de nonnes, mais, leur naturel de mangeuses d´hommes reprend le dessus et les nonnes dévoileront bien vite des jambes dénudées pour séduire les gentilshommes de la Cour. Les choristes sont très sollicités pour faire de la figuration et changent constamment de costumes. Armée d´inspecteurs en début d´opéra, ils deviendront, entre autres, serviteurs du prince porteurs de gants bleus, la couleur favorite de la production qui en décline tout le camaïeu, Bavière oblige, puis, dans une classe reconstituée à l'ancienne avec bancs en bois et tableau noir, écoliers très chahuteurs (— les bouts de craie et les boules de papier volent dès que le maître a le dos tourné —) qui doivent servir de secrétaires à un Don Magnifico, promu grand sommelier, qui veut faire l´inventaire de la cave, et plus loin encore plus tard gentilshommes de la Cour.
Il va de soi que la metteure en scène a pris des libertés avec la réalité historique. Si Louis II et Sissi furent amis et complices, Sissi était devenue impératrice d'Autriche à l'âge de 16 ans, en 1854, le prince héritier de Bavière avait alors 9 ans. Louis II accédera au trône dix ans après en 1864. D'ailleurs, à la fin de l'opéra, le prince, dominé par la femme qu'il a élue comme compagne, gentiment dominatrice, se voit affublé d'une couronne à la Ubu. On est bien dans la farce et la fable.
L´orchestre et les choeurs, dirigés par Oleg Ptashnikov (en alternance avec Michael Brandstätter), font pétiller la musique de Rossini. Anke Schwabe séduit par les variations d'intermède qu'elle donne au piano-forte lorsque le rideau tombe pour permettre de rapides changements de décors.
Le baryton munichois Ludwig Mittelhammer donne un Dandini puissant et convaincant, avec une voix superbement projetée et une personnalité dotée d´un grand charisme. Son jeu théâtral varié rend fort bien le double rôle du roi d'un moment et du serviteur de toujours. Le ténor hongrois Gyula Rab a belle prestance en Don Ramiro. Levente Páll, qui excelle dans le sillabato, campe avec un grand sens de la scène et beaucoup d´humour le personnage de Don Magnifico, dont il sait accentuer les ridicules et les bassesses. Holger Ohlmann donne un excellent Alidoro. La soprano lyrique coréenne Mina Yu et la mezzo-soprano israélienne Anna Tetruashvili, toutes deux en formation à l'Operastudio du théâtre, font d´inénarrables Clorinda et Tisbe. Anna-Katharina Tonauer est une délicieuse Angelina, coquine et impétueuse.
On s´amuse beaucoup à ce spectacle au goût plébéien et bon enfant, tout à fait dans la tradition du Theater-am-Gärtnerplatz qui a depuis 150 ans vocation à servir de théâtre d´action populaire aux Munichois. C´est drôle, c´est d´un kitsch absolu, c´est déjanté, et totalement divertissant.
* in Gautier, Théophile, Histoire de l'art dramatique en France depuis vingt-cinq ans. T. 1, Hetzel (Bruxelles), 1858-1859-
Distribution du 12 novembre 2023
Direction d'orchestre Oleg PtashnikovMise en scène Brigitte Fassbaender
Scène et costumes Dietrich von Grebmer
Lumières Wieland Müller-Haslinger
Dramaturgie David Treffinger
Don Ramiro Gyula Rab
Dandini Ludwig Mittelhammer
Don Magnifico Levente Páll
Clorinda Mina Yu
Tisbe Anna Tetruashvili
Angelina Anna-Katharina Tonauer
Alidoro Holger Ohlmann
Chœur d'hommes et figuration du Staatstheater am Gärtnerplatz
Orchestre du Staatstheater am Gärtnerplatz
Crédit photographique © ChristiannPOGOZach
Prochaines représentations les 16, 18 et 22 novembre et les 7 et 9 décembre 2023. Réservation.
