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La loose - le repas II

Publié le 24 juin 2008 par Castor
Elle ne masque rien des galères qu’elle a vécu et des concessions qu’elle a dû faire. Jane en profite pour lui témoigner toute l’admiration qu’elle lui porte.
- Quelle énergie ! Je n’arrive toujours pas à comprendre où tu peux puiser la force pour porter à bout de bras une troupe ingrate et capricieuse. Je leur en veux souvent de ne pas te témoigner d’avantage de reconnaissance. Ils semblent incapables de mesurer tes difficultés à mettre en scène et produire un spectacle. Ils se pointent en répétition et cela leur paraît naturel.
- Comme Pascal, je vais vous avouer quelque chose que j’ai toujours gardé pour moi. J’ai dans mes cartons, le projet de monter une comédie musicale rock. Attention, j’ai bien dit rock. J’ai bien compris que l’appellation « comédie musicale » vous renvoie à un style passé, suranné incompatible avec la chose rock. Les récents succès et la pléthore de spectacles de mauvaise qualité qui ont suivi, ont fini par tuer le genre. On n’en a trop entendu de ces niaiseries qui se ressemblaient toutes. J’ai dans l’idée de renouveler l’exercice en y mettant de l’authenticité et une véritable énergie qui iraient au-delà du show, du spectacle. J’aimerai y ajouter une dimension sociale et sociétale.
- Pourquoi pas une bande originale à partir des chansons des Loosers ? » ricane Pascal.
- Mais tu ne crois pas si bien dire. J’y ai sérieusement pensé.
Jean se lève, l’air grave :
- Je vous remercie sincèrement d’être venus. C’est un moment privilégié de vous avoir tous ou presque, je pense à Fabien, autour de cette table ce soir. Quel bonheur de pouvoir échanger et dire des conneries. Pour ça non plus, vous n’avez pas changé. Dans la lettre que je vous ai envoyé, il y avait un post-scriptum. Vous vous en rappelez ? Je vous ai demandé d’apporter vos instruments. Vous vous doutez de la raison de cette demande. Ces retrouvailles peuvent aussi être l’occasion de jouer de nouveau ensemble nos anciens morceaux. La grange est toujours là. Dans le même état que la dernière fois où vous y avez joué.
Pierre-Alexandre, muet depuis le début du repas, semble sortir de sa torpeur.
- Vous savez, je n’ai jamais entendu Valérie faire sonner sa guitare. Je l’ai vu l’apporter mais jamais, depuis que je la connais, elle ne m’a joué un seul morceau. Elle se justifiait en m’expliquant que tout cela c’était du passé. Ce soir, vous semblez bien décidé à déterrer le passé.
Jean intervient :
- C’est dommage de ne pas connaître tous les talents de sa femme.
- Dans la famille, nous écoutons surtout de la musique classique et je veille à ce que mes enfants bénéficient d’une éducation musicale qui les ouvre aux grands compositeurs. Je ne vais pas jouer à faire semblant avec vous. Je n’aime pas le rock. Pour moi, ce n’est pas de la musique mais du bruit. Je veille à ce que mes enfants restent à l’écart de ce type de pollution sonore.
- Qu’espères-tu ? A l’adolescence, ils secoueront la tête à l’unisson de leurs camarades aux concerts de hip-hop ou de rock. Plus tu les frustreras, plus ils en profiteront pour t’emmerder en écoutant de la musique rebelle. Cela fait plus de cinquante ans que cela se vérifie et tu n’y échapperas pas. Une des fonctions du rock est d’emmerder les ainés et de communiquer avec sa génération à travers des hymnes, des paroles auxquels on s’identifie. Je reconnais que c’est parfois un peu basique mais crois-moi, c’est utile et diablement efficace.
- C’est possible. Peut-être faut-il les forcer à écouter du rock pour qu’ils préfèrent le classique. Mais si le rock à cette utilité, pourquoi vouloir reprendre les guitares à votre âge ? Cela n’a pas de sens !
- Et alors, tu voudrais que l’on joue de la valse ou du musette?
- Je comprends Pierre-Alexandre » déclare Pascal. « Le rock est une musique de jeune et nous avons passé l’âge. Si nous avions construits des châteaux de sable ensemble lorsque nous étions enfant, ce ne serait pas une raison pour continuer à chaque fois que nous nous retrouvons. Il est temps de passer à autre chose. Nous avons évolué. Nos centres d’intérêt ne sont plus les mêmes et refaire du rock, est une forme de régression. Jouer nos anciens morceaux n’est pas un passage obligé pour s’assurer le plaisir de nous revoir. Nous n’avons plus besoin de cela maintenant.
Lucie s’énerve :
- Comment peux-tu oser affirmer cela ? Elles sont de toi ces paroles : « reste fidèle à ce que tu es, loyal envers toi-même, fidèle à tes convictions « durs, purs et sans prétentions » ». Tu regrettais ton manque de conviction tout à l’heure, ta difficulté à percer dans un projet. C’est le moment de te réveiller, de saisir l’opportunité qui t’est présentée. Ta grande œuvre à venir, tu ne la vois pas ? Elle est dans la résurrection de tes anciens textes. Pourquoi ne pourrais-tu pas en écrire de nouveaux ? Dis-toi Pascal qu’il n’y a pas d’âge pour rêver, pour créer. Ce qui revient au même. A moins que tu ne sois définitivement trop vieux. Ou peut-être l’as tu toujours été.
Jean tente de calmer le jeu :
- C’est juste une petite répétition entre amis. Pas de quoi s’enflammer ainsi.
Cette fois, c’est Valérie qui s’adresse à Pascal :
- Jean a raison. Tes réticences ne valent pas la peine de gâcher ces retrouvailles. Rappelles toi simplement tout ce que Fabien a misé sur nous. Si ce soir, si nous jouons, c’est pour lui. Je veux lui dire que nous ne l’avons pas oublié et qu’il nous manque. A tous.
- Je propose de remplacer la batterie de Fabien par une boîte à rythme. J’en ai acheté une spécialement pour ce soir. Allez, Pascal. Cesse de minauder comme une starlette capricieuse. Viens gratouiller et ne nous prive pas de ce plaisir de jouer ensemble.
Pascal se contente d’un « OK » laconique et tous se lèvent en direction de la grange.
- Vous prendrez quoi comme carburant » interroge Jean. « Bière, whisky ou cigarettes ?»
- Les trois, mec » lâche Lucie en lui adressant un clin d’œil complice.
Puis, elle accompagne Pascal et Valérie. Il est temps d’aller chercher les guitares et de faire rugir les amplis.
Dans le hangar, Jean s’active. Il connecte les instruments, règle les niveaux. Il faut s’assurer que le son de la boîte à rythme ne sera pas couvert par la basse ou le chant, homogénéiser les volumes. Des taches dont s’acquittait Fabien, le technicien du groupe dont l’absence se fait cruellement sentir en cet instant. Jean a ressorti les tablatures des morceaux fétiches des Loosers. Il a soigneusement conservé ces documents dans des pochettes transparentes. Il les place à portée de vue des guitaristes puis règle une nouvelle fois les programmes du séquenceur. Valérie accorde sa basse sous l’œil curieux de son mari. Lucie, à son tour, introduit la prise jack de sa pédale d’effet sur la façade du gros ampli Peavey qu’elle a apporté. Une dissonance de sons électriques envahit la grange, soulevant une vague de nostalgie au sein du groupe. Ils retrouvent tous ces gestes oubliés, le médiator à coincer sur le pied de micro, les pédales à placer, les regards de connivences, s’accorder ensemble. Puis vient le moment où chacun est prêt. L’heure est avancée et la longueur des préparatifs cache l’appréhension de rejouer ensemble. Comme d’habitude, c’est Jean qui prend les choses en main.
-Je propose de commencer par le morceau « aide-moi, le ciel t’aidera ». Vous vous en souvenez ? On y va ?
C’est Pascal qui débute le morceau par un riff agressif porté par le battement de la batterie électronique. Puis, comme une mécanique bien réglée le son grave de la basse de Valérie complète l’ensemble et charpente le morceau. Il est temps pour Jean de chanter. La voix est bien en place, un peu plus grave, plus profonde. Il est dans le rythme et son débit toujours aussi rapide. Puis, Lucie intervient. Elle lâche un solo dont elle a le secret. Pile au bon moment. Pas un raté ne viendra perturber le morceau. C’est une totale réussite et c’est d’autant plus surprenant que c’est le premier morceau, propice à toutes les approximations. Pierre-Alexandre applaudit, sincèrement étonné par la maîtrise et la cohésion de ce qu’il a entendu.
- Le rock, ce n’est pas de la musique mais du bruit. Mais là, je dois avouer que c’est un bruit carrément sympa. Vous êtes en train de me convertir !
- Non, on te pervertit. Attention à toi, certains ne s’en remettent pas. Regarde-nous ! On continue par « pur et dur » ?
Le rythme est trouvé à présent et les bières et la chaleur du son ont fini par désinhiber les musiciens. Ils se retrouvent comme il y a vingt ans, à jouer ensemble, sans se prendre la tête, sans penser à rien d’autre qu’à être là, à l’unisson, en plein accord pour dégager une énergie communicative. Le temps s’est arrêté.

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