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LITTERATURE MAURICIENNE (comptes-rendus)3

Par Ananda
Edouard.J.Maunick : "Saut dans l'arc en ciel", Le Calligraphe, 1985.

Ce livre, certes, ne date pas d'hier, mais je tiens tout de même à en parler.
En effet, avec "Les fleurs du mal" de Baudelaire ou les oeuvres complètes de Rimbaud, il figure parmi ce que j'appelle mes "Bibles poétiques".
C'est dire s'il compte pour moi (aux yeux de laquelle l'Ile Maurice représente, d'abord, le sein maternel, ma propre mère étant mauricienne), cet auteur dont le préfacier, Etiemble, dit ici avec une grande justesse et des mots qui sonnent si doux à mon oreille de Mauricienne de la diaspora : "Son île bien-aimée, c'est la Mère, sa Mère; la mer elle aussi est sa Mère", ou encore "Edouard Maunick serait-il celui qui débarrassera Maurice (comme il dit de son île maternelle, matricielle, patricienne) des fades bergeries rousseauistes du plus fade encore et plus cruel Bernardin de Saint-Pierre [...]?", ou encore encore "Ah ! Comme on apprécie en Maunick le Messie, le Métis, le Messie Métis : poète d'une île intérieure qui vit en ses viscères, en ses entrailles, en ses neurones de métis, et combien complexe : invinciblement condamné, c'est à dire voué, dévoué à la poésie d'Edouard Maurice" !
Maunick est, à l'Ile Maurice, ce qu'Aimé Césaire est aux Caraïbes : une figure littéraire d'envergure, de stature majeure. Incontournable. Son "Saut dans l'arc en ciel" est, bien sûr, saut dans l'"île arc en ciel", dans l' île de "l'homme polychrome" qu'est Maurice.
L'écriture est simple (ce qui ne l'empêche pas d'être chatoyante, bien au contraire), résolument moderne, elle déploie une série de courts poèmes en vers libres ou en prose extrêmement ramassés.
La poésie de Maunick est, oserai-je le dire - une poésie qui exhale littéralement, presque charnellement, l'effluve de la mer, du sel et du varech. Sa capacité à se faire presque "matérielle" , palpable, signe la grande poésie.
Elle dit l'homme (la femme) mauricien(ne)s en tant qu'il(elle )est un homme (une femme) de voyage, d'"escales" souvent voué à perdre Maurice, à s'arracher à sa petite terre, mais cependant  vigoureusement, tripalement relié à elle, pour toujours, et, par conséquent, certain de la garder, de la retrouver en lui, où qu'il aille, quoi qu'il arrive.
En fait, cette poésie, il faut (peut-être) la chercher "quelque part, sur la mer".
"En chantant des soleils / sonores et bleus d'iris", en célébrant "le mascaret" qui "irrigue" sa "foi marronne", Maunick jette un "cri exfolié", un cri qui porte la "large parole", la "route parolière" tracée, un cri de soleil, de lave, de mer "béante" qui "s'ensemence d'archipels".
Son verbe cadencé ("à casse-reins cadence"), spatieux, bouillonnant, mais aussi sensuel et déchiré, n'en finit pas d'interpeller (et avec quelle passion)celle qui est "l'ILE en son corps féminin", l'"ILE une que la chair multiplie" et proclame, en grinçant, le nécessaire, que dis-je, le vital message : "tant qu'il y aura des métis / de ce côté ni pile, ni face / [...] l'équateur ne changera pas de place / - avis aux colorologues.../
Il le fallait. Pour Maurice. Pour le monde, qui ignore si souvent la voix de cet être encore si dérangeant qu'est le métis, bâtard, menace pour les "identités", les ancrages de tous poils, mais qui, en même temps, comme le souligne d'ailleurs aussi Etiemble, n'est, dans les faits, qu'un gigantesque patchwork d'hybridités, de mélange des sangs, de rencontre des cultures (sans quoi il n'évoluerait pas).
La poésie de Maunick est porteuse de violence maîtrisée, nesséssairement tempérée par le profond message de sagesse qui va de pair avec le fait que son auteur est, avant toute chose, un chantre du métissage. Elle a des échos indéniablement césairiens lorsqu'elle lance (avec raison) : "il n'est de honte que le refus de ce que nous sommes". Elle veut dissiper le malaise mauricien, le malaise métis. Elle cherche à remettre les pendules à l'heure : Maurice, si rigidement compartimentée, fragmentée qu'elle se veuille (ou qu'elle se soit voulue une très longue période durant) au plan ethnique est, peut-être, l'île la plus métissée du monde, et doit se reconnaître comme telle, sous peine de passer à côté de son être le plus profond, le plus intime. Elle affiche sa volonté d'indispensable syncrétisme en "créolisant Rimbaud" dont elle avoue avoir "croisé" le "délire / à bord du Bateau Ivre" (ça se sent) et va même jusqu'à appeller, parfois, la langue créole, le Mauricien (longtemps considéré comme langue uniquement parlée), à la rescousse. Elle se veut engagée ("Géronimo se rend"..."ma haine des bantustans"). Elle est toute entière habitée par la puissance évocatrice des mots (ainsi, "rêver Rawalpindi"...).
Elle allie de façon idéalement équilibrée lyrisme, flamboyance torrentielle et audaces de vocabulaire à ton feutré, pensif, empreint, en arrière-fond, de calme, d'une sorte de nostalgie rêveuse, d'une manière de recul.
L'identité mauricienne est restée fort longtemps problématique.
Elle a longtemps, hélas, cherché à nier la force, la richesse que porte en lui le métissage. Maunick est le poète de la réhabilitation de ce dernier. Maunick est le poète qui, en chantant le métissage, chante la vraie Maurice. Son rôle dans la construction (encore plus ou moins en cours) de l'identité pleinement mauricienne est donc un rôle de premier plan. A ce titre, il mérite d'être salué, au moins autant qu'à titre de poète de génie.
Quant à moi, "La mer rue quotidienne" qui "nous convoque à des gestes" m'a marquée à vie.

Patricia Laranco.

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