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Queer Nature

Publié le 30 juillet 2025 par Taupo

PS Ressort du Placard

J'ai préparé cette chronique pour l'émission de Podcast Science Radio dessinée numéro 529 qui s'est tenue à la station LGBTI de Strasbourg, et dont le titre était "Podcast Science ressort du Placard" (10 ans après la sortie de la Radio-Dessinée Podcast Science sort du placard à laquelle j'avais également participé).


Qu’est-ce qu’un homme cis blanc hétéro pourrait bien vulgariser de pertinent à un public installé dans la station LGBTI, non loin du café surnommé La pensée Queer ? Quand je m’étais posé la question il y a 10 ans, j’avais décidé, avec ma comparse Billie, de m’adresser… aux homophobes. Imaginez ! Une chronique destinée aux homophobes… en plein mois des fiertés, dans une émission #PSSortDuPlacard, dans un tiers lieu bobo parisien ! Décidément, quel courage déployé par cet homme cis blanc hétéro…  

10 ans plus tard, il est enfin temps de m’adresser au public qui me fait face. Mais comment vous parler du monde queer sans le cis-plainer ? Moi, les seules choses dont je peux parler sans trop me sentir un imposteur, c’est de parasites, de trucs étonnants qu’on peut observer dans la nature ou encore d’étymologie... Du coup…

Vous connaissez l’étymologie de queer ? Les spécialistes sont assez peu unanimes sur la question. Si on s’accorde à dire qu’on trouve queer, dès 1510, en langue scots parlée en écosse pour signifier oblique/décentré, l’origine plus ancienne du mot fait polémique. Certains y voient un lien avec le *terkʷ-  Proto-Indo-Européen qui aurait donné torqueo en latin mais surtout *twérkos en pré-germanique. Rien à voir avec la danse, mais pour le principe, j’ai envie d’y croire.

Dessin d'Eléa
Dessin de Mel

Mais bon, avec ça, on fait pas une chronique entière… Alors il ne me reste plus qu’à vous parler de trucs étonnants parasitaires dans la nature. Figurez-vous que j’ai une anecdote à vous partager : le moment qui m’a le plus ému dans ma carrière d’enseignant.

Mais avant de vous raconter cette histoire, laissez-moi vous expliquer pourquoi je pense que c’est quelque chose qui peut vous intéresser.

Forest Euphoria

Il y a quelques semaines, j’ai commencé à lire Forest Euphoria: The Abounding Queerness of Nature (Euphorie forestière : la richesse queer de la Nature) écrit par Patricia Ononiwu Kaishian (Patty Kaishian pour les intimes). Il s’agit d’une mycologue, c'est-à-dire une spécialiste de champignons et plus particulièrement de leur taxonomie. Elle décrit différentes espèces de champignons en observant leurs caractéristiques, notamment leur mode de reproduction. Et si vous avez un mode de pensée binaire, vous n’êtes pas vraiment prêt à vous confronter au monde fongique où il existe des espèces asexuées, sexuées, voir comportant de nombreux types sexuels, comme l’espèce phare, le Schizophylle commun (Schizophyllum commune) chez qui on dénombre 23 328 types de compatibilité sexuelle différents.

Schizophyllum commune

Mais les champignons préférés de cette mycologue, ce sont des champignons parasitaires ou symbiotiques qui poussent sur la cuticule externe des insectes.

Laboulbenia by Katja Schulz
Dessin d'Hugo
Dessin de Phiip

Cette attitude de révérence et de curiosité face à des phénomènes naturels qui provoquent le dégoût chez de nombreuses personnes, c’est une des caractéristiques d’une discipline que j’ai découvert dans son livre : l’écologie queer (Queer Ecology).

Je la cite :

Le domaine émergent de l'écologie queer nous aide à prendre conscience de l'abondance du caractère queer de la nature. L'ensemble des travaux de recherche regroupés sous cette égide nous aide à explorer le fonctionnement de la science et la manière dont elle a été influencée par la culture au sens large. L'écologie queer nous aide non seulement à identifier les récits erronés sur le sexe et la reproduction, mais elle nous encourage également à documenter les nombreuses façons dont les préjugés humains ont pénétré la science. L'écologie queer pousse les scientifiques à se demander quelles sont les cases qui existent dans nos domaines, qui les a créées et ce que nous pourrions apprendre si nous les brisions.

Ca m’a intrigué, et j’ai donc voulu en savoir plus, notamment à travers la lecture d’un article de Catriona Sandilands, Professeure à la faculté d'études environnementales de l'université de York, et qui a popularisé le terme “Queer Ecology”. Dans ses écrits, elle souligne la fréquence avec laquelle, dans nos sociétés modernes, la nature est décrite en termes binaires. Ainsi on oppose souvent le « naturel et le non naturel », « le vivant et le non vivant » ou encore « l’humain et le non humain ». Personnellement, ça a été mon déclic, mon accroche pour pleinement considérer cette nouvelle discipline. Je passe en effet d’ores et déjà le plus clair de mon temps à enseigner à quel point il est important de considérer la nature dans un état continu. J’enseigne que les humains sont des animaux et une lignée évolutive parmi tant d’autres qui peuplent actuellement cette planète. J’enseigne que notre définition du vivant est tellement fragile qu’elle tremble dès qu’on doit la confronter à ce qu’est un virus.

Catriona Sandilands résume cela ainsi : l’idée de «naturel» découle des perspectives humaines sur la nature, et non de la « nature » elle-même.

Je suis donc conquis à cette idée qu’une perspective non binaire enrichisse notre manière d’appréhender la nature, et que d’adhérer et accepter une pensée queer puisse faciliter cette tâche. Par exemple pour moi, la compréhension du mécanisme de l’évolution passe par une intégration complète du concept de diversité. L’évolution explique la biodiversité et le carburant de l’évolution c’est la diversité.

Rien que dans la terminologie pour décrire la révolution qu’a amené l’Origine des espèces, on sent le potentiel queer : Charles Darwin était le porte étendard de ce qu’on appelle le transformisme, considérant que les espèces peuvent changer au cours des générations, en opposition au fixisme : une vision essentialiste de la nature où chaque espèce est immuable.

Dessin de Mel

Grâce à Darwin, on a pu détrôner l’espèce humaine de sa position au sommet d’une échelle naturelle fictive. Les classifications ont été bouleversée et en biologie, déranger est devenu salutaire.

L’écologie queer intègre aussi le militantisme et la remise en question du statu quo. Dans son essai How to Queer Ecology, Alex Carr Johnson remarque que “ceux qui détiennent traditionnellement le plus de pouvoir dans la société - qu'il s'agisse des hommes par rapport aux femmes, des Blancs par rapport à toute autre ethnie, des riches par rapport aux pauvres, des hétérosexuels par rapport aux homosexuels - ont fait de leurs propres caractéristiques la norme, le « naturel », construisant une vision du monde dans laquelle ces caractéristiques sont la norme".

Patty Kaishian, s'interroge elle sur le fait que des comportement homosexuels sont documentés en biologie depuis plus de 100 ans, mais que c’est que seulement récemment que l'on commence à en parler ouvertement ? Pourquoi les gens sont-ils surpris d'apprendre que d'autres organismes peuvent également être homosexuels ? Selon elle, c'est une question de pouvoir, de qui prend des décisions dans le domaine scientifique, qui a le droit de publier ses données et comment on parle des données. Toutes ces choses sont, bien sûr, très sociales et construites.

L’écologie queer va donc tenter de déjouer les a priori normatifs qui ont empêché de décrire correctement certains phénomènes naturels. Une des “minorités” qui a été le plus concernée par ces difficultés de reconnaissance dans le monde scientifique, c’est bien sûr les femmes, et Patty Kaishian donne quelques exemples dans Forest Euphoria de contributrices majeures en biologie qui ont dû affronter des levées de boucliers improbables pour se faire une place dans la communauté scientifique. Parmi elles, Lynn Margulis, qui a contribué à changer à jamais notre concept d’identité individuelle.

Lynn Margulis by wicho

Grâce à ses travaux et de sa théorie endosymbiotique, on sait qu’une immense partie des organismes vivent en symbiose et forment donc des assemblages cohérents, des écosystèmes sur pattes.

Théorie Endosymbiotique

Presque toutes vos cellules comportent des mitochondries, vestiges d’anciennes bactéries avec lesquelles une alliance sacrée nous offre la respiration cellulaire. Nous sommes toutes et tous des communautés plurielles.
Je vous rassure, s’intéresser à l’écologie queer ne dispense pas d’exercer son esprit critique. Toutes les propositions de Lynn Margulis ne forment pas aujourd’hui le socle consensuel de la biologie. Je suis par exemple assez dubitatif d’une hypothèse farfelue dont elle était fan concernant les chenilles qui auraient été une fusion d’un ver avec un insecte. Même réserves pour son hypothèse Gaïa qui envisage que la biosphère entière pourrait constituer un superorganisme symbiotique.

Dessin d'Hugo

Ce que je trouve intéressant ici, c’est que cette chercheuse illustre parfaitement l’inconfort que ressent beaucoup d’entre nous lorsqu’il n’est pas possible d’étiqueter quelque chose et quelqu’un. Lynn Margulis : génie, pas génie ? C’est compliqué…

L’écologie queer peut aussi surprendre par ses messages de prime abord contre intuitifs. J’ai par exemple été interloqué par le titre d’une conférence d’Alex Carr Johnson qui nous invite à cesser de parler de Mère Nature, de Terre Mère.


Bien que très répandue dans les milieux écoresponsables, cette formule lui semble problématique. D’une part, si la nature est notre mère, cela sous-entend souvent que nous, les humains, sommes ses enfants. Et si c’est le cas, alors on la traite mal. Et malheureusement, ce n’est pas surprenant vu la condition féminine aujourd’hui. La mère protège, fournit et les enfants exploitent, disposent…

Dessin de Phiip
Dessin d'Eléa

Alex Carr Johnson propose donc plutôt de parler de Famille Nature, La Famille Terre, pour que le lien communautaire, l’interconnexion et la responsabilité de notre relation avec l’ensemble de la nature nous semble plus évident.

À ce propos, Patty Kaishian qui enseigne l’écologie, pratique un exercice avec ses étudiant·e·s que je trouve particulièrement intéressant : elle leur propose de réaliser au moins une fois par semaine un “sit spot” d’au moins 30 minutes : en allant dans la forêt, mais aussi en milieu urbain, dans un parc ou dans un environnement désertique, c'est-à-dire dans n'importe quel endroit auquel on peut accéder régulièrement près de chez soi. La consigne : observer toutes les formes de vie, une sorte de pratique méditative et observationnelle du naturalisme. Au début, ses étudiant·e·s lui ont dit… qu’ils se sont incroyablement ennuyés. Pour eux, le temps s'écoulait très lentement. Mais elle rapporte qu’au fil des semaines, 100% de ses élèves lui ont confié avoir apprécié le temps qui leur était imparti. Un certain nombre ont même pleuré à la fin du semestre en quittant leur “sit spot”.

Ce qui m’amène à l’anecdote que je vous ai promise au début de ma chronique : le moment le plus émouvant de ma carrière d’enseignant-chercheur. Depuis plus d’une décennie, j’enseigne la parasitologie dans un Master Risque et Environnement. C’est un cours pour lequel je puise énormément dans les connaissances que j’ai accumulées sur mon blog, après des heures à avoir écumé le web à la recherche des informations les plus strange et funky concernant les parasites : leurs mœurs étranges, leur sexualité, leur mode de fonctionnement… Autant vous dire que j’ai souvent le droit à des réactions de stupeur et de dégoût. Je m’en délecte. J’aime bousculer mes étudiant·e·s et les amener à ne pas détourner les yeux de ce qui fait aussi le vivant.
Je les accompagne aussi sur le terrain, pour des exercices d’inventaires floristiques et faunistiques. En 2015, c’était dans le domaine de Chamarande et alors que je participais à un atelier d’identification, deux étudiantes surexcitées ont débarqué, l’une d’elle avec ses mains refermées autour d’une bestiole qu’elles venaient de capturer. C’était un petit escargot, une ambrette commune, mais dont les tentacules semblaient boursoufflés. J’ai immédiatement compris que c’était un spécimen parasité par un ver trématode, Leucochloridium paradoxum. Et ces deux étudiantes qui ont suivi mon cours de parasitologie, ont également reconnu mes diapositives documentant la transformation parasitaires des tentacules oculaires de l'escargot en panneaux publicitaires vert néons permettant d'attirer un oiseau, hôte définitif du ver.
Ambrette commune
En soulevant légèrement la coquille, on pouvait bel et bien découvrir les sacs d'œufs pulsatiles du ver à l'intérieur du pauvre gastéropode!
Succinea putris parasité
ZombieSnail-(3)
ZombieSnail-(4)
ZombieSnail-(5)
ZombieSnail-(6)

C’était la première fois que j’en voyais un en vrai, et non pas en vidéo, en gif ou en jpg.

Dessin de Mel

À ce moment, face à un cas de parasitisme que plein de personnes trouveraient parfaitement dégueu, on était tous les trois ébahis. J’ai ressenti à ce moment un profond sentiment de gratitude, envers ces intrépides étudiantes d’abord, envers les myriades de patients naturalistes qui sans détourner les yeux ont observé et documenté ce phénomène fascinant, puis envers la nature de manière générale : merveilleuse, dérangeante et queer as fuck !

Dessin de Phiip

Cette intervention lors de l'émission radio dessinée Podcast Science Ressort du placard a inspiré les dessinateurs invités, dessins de Mel, Phiip, Hugo et Eléa qui parsèment ce billet.

Références

Williamson, D. I. (2009). Caterpillars evolved from onychophorans by hybridogenesis. Proceedings of the National Academy of Sciences, 106(47), 19901‑19905. https://doi.org/10.1073/pnas.0908357106

Liens

The history of the word 'queer', News, La Trobe University
Queer Planet: A Celebration of Biodiversity
 
Spring 2025 Issue - Orion Magazine 
All Ecology Is Queer - Orion Magazine 
Is nature Queer? | Out & About  
How Fungi Are Breaking The Binary: A Queer Approach To Ecology - Science Friday 
The Queerness of Nature, with Patricia Ononiwu Kaishian - Stuff To Blow Your Mind - Omny.fm 
The First Known Earthly Voice
Key Changes - Orion Magazine
Astonishing Immobility - Orion Magazine
 
The Seagulls 
Life Finds a Way - Orion Magazine 
In Praise of the Inherent Queerness of Nature ‹ Literary Hub 
Queering conservation 
How to Queer Ecology: One Goose at a Time - Orion Magazine 
Queer Ecology | Keywords 
the Institute of Queer Ecology 


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