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Stone Junction : équilibre alchimiquement instable

Publié le 02 juin 2008 par Fric Frac Club

Pourquoi, mais pourquoi suis-je incapable de pondre un papier qui tienne la route sur le Stone Junction de Jim Dodge ?

Faisons le point.

  • Les coquilles signalées dans une autre coquille n’y sont pour rien – que le premier qui n’a jamais encoquillé son texte à ses doigts (et ses yeux) défendant me jette la première stone (sic).
  • La préface de Thomas Pynchon n’est pas en cause : même si on s’attend invariablement à découvrir un autre Pynchon, ce n’est pas (tout à fait) le cas. D’ailleurs, on la comprend mieux au regard des points communs que présentent les deux romanciers.
    • Biographiques : Dodge publie aussi peu que Pynchon. Trois romans à ce jour, si l’on considère la centaine de pages de L’oiseau Canadèche (surprenante traduction du titre original Fup) en tant que roman alors qu’il s’apparente davantage à un conte. À propos, on pourra signaler la réapparition dans Stone Junction de l’indien Johnny Sept-Lunes, personnage déjà présent dans cet « oiseau Canadèche », premier roman de Dodge.

    • Thématiques :
      • la quête, et uniquement la quête ;
      • Les hors-la-loi, ne négligeant pas le recours aux bombes ;
      • La paranoïa ; l’informatique ; les codes et leur décryptage ;
      • Mais surtout surtout : l’imagination. Davantage que la recherche de l’assassin de sa mère, que son parcours initiatique au sein d’une curieuse organisation secrète, l’AMO (qui n’est pas sans rappeler WASTE dans Vente à la criée du Lot 49 – quoique de loin), la pierre philosophale de ce que Dodge appelle lui-même cette « oeuvrette alchimique », représentée par un diamant au cœur duquel brille une flamme spiraloidale, révèlera le « héros » à l’imagination.À lui-même. On se surprend alors à se demander si ce que tout au long des 500 pages on prend pour la réalité, n’est pas en fait le fruit de…l’imagination. Une réalité pas si éloignée que ça de l’absurde, au demeurant. Ainsi, une main gravement brûlée par de l’argent en fusion, une fois ôté le gant qui la masquait, devient-elle quasiment psyco-patte et parle à son…propriétaire. On tue un témoin gênant, un traitre, en lui administrant un placebo le mettant face à lui-même : le choc de cette révélation lui sera fatal.
  • On préviendra tout de suite le lecteur que son attention risque sérieusement de déraper lors du long passage sur l’initiation de Daniel au poker, dont les parties et leurs subtilités échappent au non pratiquant.

Il faut dire que Dodge est ou fut joueur, si l’on se fie à sa bio. Si l’on compare à Pynchon, là où ce dernier joue des maths comme d’une "petite musique de nuit" dans Contre-jour, Dodge sort la grosse artillerie et tartine des pages et des pages de sa passion personnelle, même si elle peut paraître structurellement liée au récit. On passe rapidement sur l'apprentissage – héros surdoué, quand même – et on vous raconte par le menu des tonnes de parties, les différents tics et tocs des joueurs, les mises, les stratégies auxquelles on ne comprend rien, etc etc. Et là, contrairement aux autres initiations de Daniel, l’élève ne supplante pas le maître – comprendre : il ne remporte pas autant de dollars que lui – mais ne reprend cependant pas la route une main devant, une main derrière... Bien entendu, on peut opposer que le poker enseigne l’art du bluff, de la dissimulation. Dissimulation dont il sera d’ailleurs question plus loin dans le récit, Daniel devenant élève prestidigitateur jusqu’à maîtriser au plus haut point l’art de la disparition. Il n’empêche que ces interminables parties de cartes cassent le rythme. Dommage.
  • La construction du récit : découpé en autant de parties que d’éléments alchimiques, incluant des chapitres scandés au rythme déjanté d’un DJ de radio FM, membre (voix) lui aussi de l’organisation secrète, de transcriptions de conversations téléphoniques, puis, dans la dernière partie, du journal d’une jeune femme internée, ayant manifestement de sérieux problèmes de mémoire, à moins qu’il ne s’agisse d’une sacrée imagination, puisqu’elle est mère d’une fille…qui n’existe pas. Tout en étant consciente de la non-existence de cette enfant.
  • Stone Junction se dévore, disons, aux deux tiers avec un sourire ravi – béat – benêt – alléché (rayer la mention inutile), un tiers beaucoup plus lentement, et un tiers de conclusion surprenante (ce qui fait quatre tiers, on l’aura remarqué : cette spécialité locale vous est offerte par l’esc@rgot marseillais – on va voir si vous avez des lettres, tiens !) le roman n’est donc pas du Pynchon, certes, malgré de nombreuses ressemblances, mais il n’en demeure pas moins alléchant à plus d’un titre. Mais chez Jim Dodge, pas de folie débridée galopante et surtout surtout absence de la phrase du « maître ». En revanche, Stone Junction pourrait constituer, pourquoi pas, un très honnête préalable à qui souhaiterait ensuite entrer en terre Pynchonienne.

Le point est fait. Alors pourquoi, pourquoi suis-je donc incapable de pondre un papier qui tienne la route ? Veuillez m’excuser, je crois que je vais rejoindre Pépé Jake, quatre-vingt-dix-neuf ans, avaler en sa compagnie une gorgée de Vieux Râle d‘Agonie qui rend immortel – ou presque – et contempler les trente mille couchers de soleil auxquels on a droit dans une vie, pendant que la cane Canadèche tombée du ciel poursuivra son incroyable croissance. Avant d’aller contempler la flamme présente au cœur du Diamant. Et, qui sait, de m’y noyer.

Imaginez un peu…


Merci à Pedro et Odot pour les encouragements et le coup de main.


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