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Carnets de route portugais (4)

Publié le 07 septembre 2008 par Castor
« Parfois je songe, avec une volupté triste, que si un jour, dans un avenir auquel je n'appartiendrai plus, ces pages que j'écris connaissent les louanges, j'aurai enfin quelqu'un qui me « comprenne », une vraie famille où je puisse naître et être aimé. Mais, bien loin d'y naître, je serai mort depuis longtemps. Je ne serai compris qu'en effigie, quand l'affection ne pourra plus compenser la désaffection que j'ai seule rencontrée de mon vivant.
Un jour peut-être on comprendra que j'ai accompli, comme nul autre, mon devoir — de naissance, dirai-je — d'interprète d'une bonne part de notre siècle ; et quand on le comprendra, on écrira, qu'à mon époque j'ai été un incompris, que j'ai malheureusement vécu au milieu de l'indifférence et de la froideur générales, et qu'il est bien dommage que cela me soit arrivé. Et celui qui écrira tout cela péchera, à l'époque où il l'écrira, par incompréhension vers mon homologue de cette époque future, tout comme ceux qui m'entourent aujourd'hui. Car les hommes n’apprennent jamais qu'à l'usage de leurs ancêtres, déjà morts. Nous ne savons enseigner qu'aux morts les vraies règles de la vie.
En ce jour où j'écris, l'après-midi pluvieux a cessé. Il y a comme une gaieté de l'air, trop fraîche sur la peau. Ce jour se termine non pas en gris, mais en bleu pâle. Un azur vague se reflète même sur le pavé des rues. Cela fait mal de vivre, mais de loin. Sentir n'a pas d'importance. Deux ou trois devantures s'allument,
A une autre fenêtre, tout là-haut, des gens regardent le travail cesser. Le mendiant qui me frôle au passage serait stupéfait, s'il me connaissait.
Dans le bleu moins pâle et moins bleu qui se reflète sur les façades, l'heure imprécise trahit un peu plus le soir commençant.
Elle tombe légère, terme de la journée précise pendant laquelle ceux qui croient et qui se trompent s'engagent dans leur travail routinier, et possèdent, jusque dans leur souffrance, le bonheur de l'inconscience. L'heure tombe, légère, vague de lumière qui cesse, mélancolie du soir inutile, nuée sans brouillard qui entre dans mon cœur. Elle tombe, légère et douce, pâleur indéfinie, transparence bleue de la fin du jour aquatique — légère, douce et triste sur la terre simple et froide. Elle tombe légère, en invisible cendre, monotone, douloureuse, d'un ennui sans torpeur
».
F. Pessoa – Le livre de l’intranquilité

L’écrivain Fernando Pessoa évoque « ce que le touriste doit voir ». Sans doute, n’imaginait-il pas que les propres vestiges de son existence constituaient une attraction à part entière.
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En arpentant les ruelles de la ville, je me retrouve dans la peau du personnage du livre « train de nuit pour Lisbonne » de Pascal Mercier, à tenter de retrouver les témoignages de l’existence d’un écrivain. La ville porte partout les empreintes de Pessoa. Ainsi, dans ce monastère, nous cherchons la discrète stèle où il repose. Nous ne la trouverons pas. Sans doute était-elle trop discrète comparée au monumental tombeau de l’explorateur Vasco de Gama.
Plus loin, nous cherchons dans ce café de la place du commerce, le plus ancien de la ville, cette table que la légende dit qu’elle n’est jamais débarrassée. S’y trouvent encore la tasse de café du poète et le journal qu’il a lu la veille de sa mort en ces lieux. Nous ne trouverons pas cette table.
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"Fugitive apparition, presque un mirage. Comme on croit être un mirage cet homme assis, en noir et en chapeau, à la place précise qu'affectionnait le poète au café Martinho da Arcada, place du Commerce. L'endroit est sombre, les boiseries sont imprégnées de nicotine, les tables en marbre gris. Rien n'a changé. Au-dessus de la table où s'installaient l'écrivain et tous ses amis de l'avant-garde moderniste, un poème autographe de 1926, écrit sur un papier à en-tête d'une pâtisserie célèbre de la ville : « On dit ?/ On oublie./ On ne dit pas ?/ On devrait dire./ On fait ?/ Fatal./ On ne fait rien ?/ Égal./ Pourquoi/ Attendre ?/ Tout est/ Rêve. »
Antoine de Gaudemar (Libération 28/04/88)

Dans les ruelles du Bairo Alto, nous entrons dans la cour intérieure de l’hôpital Saint-Antoine où Pessoa vivra ses dernières heures.
« La chambre 27 est au troisième étage de l'hôpital Saint-Louis-des-Français, le plus ancien de Lisbonne. La fenêtre ouvre sur un des plus vieux quartiers de la Ville Haute, le BairroAlto. Le 29 novembre 1935, Fernando Pessoa est couché dans cette chambre. De son lit, il voit la cime de l'un des trois palmiers de la cour de l'hôpital. Il demande ses lunettes et, sur une feuille de papier blanc, il écrit : « I know not what tomorrow will bring » («Je ne sais pas de quoi demain sera fait »). L'écriture est à peine plus déliée et filiforme que d'habitude, mais sereine. Ce sera sa dernière phrase. Le lendemain, la cirrhose aura raison de lui. »
Antoine de Gaudemar (Libération 28/04/88)

Le recueil « Lisbonne » de Pessoa aurait été écrit en 1925. Pourtant, il n’a pas vieilli. Des pans entiers de cet ouvrage semblent pompés dans les guides touristiques les plus récents. Comme l’écrit Rogelio Ordonez Blanco dans sa préface en parlant de Pessoa « son corps repose au Panthéon national, aux Jeronimo, mais son âme nous attend à chaque détour des rues de Lisbonne, pour remonter avec nous vers toutes les époques passées, il semble hanter la Brasileira,le Chiado ou le Rossio, le Martinho da Arcada, ou les restaurants à petits prix de la capitale portugaise ».
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C’est dans une de ces gargotes que nous prendrons notre premier véritable repas lisboète. Debout, au comptoir, nous partageons les conversations animées des habitués des lieux. A ma droite, un vieil homme porte une épaisse doudoune de couleur mauve, insolite vêtement en ce mois d’Août. Je commande un sandwich à la morue. Le tenancier voltige derrière le bar, c’est le coup de feu. Chacun tente de capter son attention pour commander, une bière, une omelette. Il va vite pour satisfaire toutes les commandes. Les tortillas et les tranches de chorizo sont exposés dans la vitrine avec des poissons dont nous nous interrogeons sur la fraîcheur ainsi conservés en plein soleil.
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Lorsque nous déambulons dans les rues, nous sommes frappés par la décrépitude de certaines façades. La ville semble ne pas avoir entrepris de programme de réhabilitation depuis sa reconstruction après le tremblement de terre de 1755. Les traces du passé en sont plus palpables.
Dans les rues commerçantes, la rua das Portas de Santos Antoa par exemple, les enseignes semblent présentes depuis une éternité. Elles font partie du décor, gravées dans le bois ou dans la pierre. Devant certaines boutiques, le nom du commerce apparaît sur les pavés en lettres noires sur fond blanc. Lisbonne semble éternelle, sans âge. Les mêmes boutiques aux mêmes endroits, immuables.
Même les serveurs de restaurant qui nous observent aller et venir devant leur carte font partie de ce décor suranné. Ils portent le gilet et le pantalon noirs traditionnels de leur congrégation. Impeccables malgré la chaleur extérieure.
C’est dans cette rue que nous découvrons la casa do Alentejo. La façade extérieure ne paie pas de mine. Nous hésitons à entrer. Faut-il payer ? Qu’y a-t-il à voir ? La lecture du guide nous laisse perplexes. Finalement, la curiosité l’emporte et nous poussons la lourde porte d’entrée. Devant nous, nous découvrons un imposant escalier qui, une fois gravi, donne sur un patio qui nous transporte dans un décor de milles et une nuits. Cette « casa » date de la fin du XIXème siècle et mélange les détails et décoration d’inspiration mauresque et art déco. Au dernier étage, nous découvrons un fumoir, une immense salle de réception qui fut un des premiers casinos de la ville. Une scène donne sur une autre salle de réception de dimension également monumentale.
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Le parquet grince sous nos pas, nous sommes seuls. Hors période estivale, se tiennent ici, chaque dimanche après-midi, des bals hebdomadaires qui permettent de collecter des fonds pour entretenir cette belle bâtisse.
Le calme de la cour tranche avec l’agitation de la ville. Nous nous sommes mis spontanément à chuchoter pour préserver la paix qui règne alentour. Ce lieu incite à la rêverie, l’endroit idéal pour se pauser quelques instants avant de reprendre l’exploration active de la ville.
Nous décidons de grimper jusqu’aux hauteurs de l’Alfama en empruntant le célèbre tramway jaune.

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