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Brahms comme éducateur

Publié le 07 septembre 2008 par Perce-Neige
D'ordinaire, Violaine Parmentier se contentait de garer l'Austin dans l'impasse, juste en bordure du stade, et à distance respectueuse, tout de même, du petit groupe d'individus des deux sexes (encore que la part féminine l'emportait largement sur la part masculine), qui patientait paisiblement, en bavardant et tout en surveillant, du coin de l’œil, emmitouflés dans leur duffle-coat, deux ou trois diablotins sans foi ni loi, qui semblaient n’être animés que par la joie sauvage, et souterraine, de se quereller à tout propos. Parfois, l'un de ces duffle-coats extirpait en grimaçant, du fond de l’une de ses poches, un paquet de cigarettes américaines, ou bien se réjouissait d’y retrouver soudain un assortiment de chewing-gums, trésors qu’il se proposait aussitôt de partager avec ses voisins les plus immédiats, tout en affectant une moue soigneusement étudiée. Parfois, deux de ces voisins, généralement de sexe opposé, s'isolaient ostensiblement du reste de la troupe, alimentant de digressions imagées une conversation visiblement destinée à tisser des liens autrement plus étroits qu'ils ne voulaient se l’avouer. Parfois encore, une petite pluie fine de novembre, désespérante à souhait, un ciel bas, quelques bourrasques de vent dans l'avenue, une averse brutale de grêle et de neige, ou quelque autre désordre climatique, suffisaient à disperser tout ce petit monde ou, du moins, à faire taire les plus audacieux, chacun se serrant alors, en pestant contre le retour des intempéries et du climat, sous un parapluie à vocation familiale ou en extrayant, à grand-peine, du fond d'un sac à provisions providentiel, suffisamment de KWay pour équiper tout un régiment. D'ordinaire Violaine Parmentier ne se mêlait pas à tout ça et laissait les autres parents à leurs discours consternés. Elle restait là, les bras croisés sur le volant, goûtant le plaisir de ces moments inutiles, immobiles et secrets, profitant des cinq à dix minutes, parfois plus, parfois moins, que durait cette solitude volontaire pour s'infuser l'une des cassettes de Brahms ou de Bach ou de Monteverdi ou d'un autre, qu'elle enregistrait expressément à cette intention, le soir, après dîner, quand les enfants étaient enfin couchés, et Charles-Antoine enfin rivé à l’écran de son ordinateur, et que des souvenirs confus lui revenaient enfin, mais de très loin, du temps où elle prenait des leçons de piano, de solfège, à la plus grande joie de ses parents, de son père surtout qui avait, un jour, solennellement déclaré qu'il n'y a pas d'autre éducation qu'une éducation musicale. Car savoir écouter c'est savoir donner. Et savoir donner c'est savoir le monde. Brahms comme éducateur, donc. Et Bach aussi, particulièrement pour les cantates se disait-elle en ajustant son maquillage dans le rétroviseur, rectifiant l'ombre d'un cil, les pleins et les déliés de ses lèvres. Et Scarlatti pour apprendre à respirer. Et Purcell pour ce goût de la retenue, de l'extase. Et Puccini pour… Pourquoi faut-il qu'il y ait le monde ? Car c'était toujours à ce moment-là, jamais avant jamais après, que Benjamin surgissait sur le trottoir d’en face, comme s'il s'était brusquement matérialisé, à deux mètres de là, sans prévenir, tout équipé en tenue de tennisman, le visage en sueur, rayonnant d'une fierté rougissante qui lui était inconnue à elle, Violaine, ou alors dont elle ne voulait plus, ce qui n'était pas vraiment différent. Car il y aurait toujours des matchs, n'est-ce pas, des tournois et des compétitions. Toujours ? Sauf que, ce jour-là, précisément, elle n’en était plus vraiment sûre… Comme, d’ailleurs, elle n’était plus vraiment sûre de rien, hésitant d’une manière vertigineuse, devant ce qu’hier encore elle croyait immuable… Alors, mieux valait, sans doute, ne pas trop réfléchir. Si bien qu’elle avait claqué la portière assez brutalement derrière elle, de manière à se donner du cœur à l’ouvrage avant de se diriger, résolument (croyait-elle), vers l'entrée du stade que dissimulait une rivière de cyprès. Elle avançait lentement sur le trottoir et ses jambes qui la portaient mécaniquement – Donnez moi la force de ne pas penser, surtout cela, ne pas penser ! – tremblaient un peu en évitant de grandes flaques qui lui renvoyaient, dans ses yeux bleus, l'infini du ciel gris. Lentement… Plus lentement, Violaine, s’il te plait ! Car quelques mètres plus loin, tu te retrouveras nécessairement en face de celui dont tu ne veux même pas prononcer le nom ! En face de ce long visage osseux que tu crois, sans doute, connaître à peu près par cœur pour en dessiner, dans tes nuits somnolentes, les contours et les reliefs imaginaires. Sans même parler de ce regard nuageux qui te subjuguait tant, autrefois. Ou de cette manière de sourire qui te semblait régulièrement excessive (c’est le qualificatif qui te venait généralement à l’esprit). Sans parler, non plus, de ce parfum, d’ambre et de nostalgies exotiques, que tu te surprends, parfois, encore, toujours, à espérer dans la foule anonyme des boulevards. Oui, à peu près par cœur, voilà ce que Violaine se disait, même si, depuis son divorce, Jérôme évitait soigneusement, par pudeur sans doute, de s’inviter à Montmorency, à l’improviste, comme il le faisait autrefois, ayant immédiatement compris, d'instinct, mais aussi, bien sûr, par tout ce que Charles-Antoine avait pu lui en dire qu'ils avaient, tous deux, mais surtout elle, en vérité, immédiatement pris le parti de Marion plutôt que le sien… C’est le moins que l’on puisse dire ! Car ils avaient proposé à la jeune femme de l’héberger quelques semaines, le temps qu'elle retrouve ses esprits et règle ses affaires, s’enquiert du concours d’un avocat, et déniche un logement à peu près à sa convenance, qui ressemble à l’idée qu’elle se faisait d’un atelier d’artiste, à savoir une espèce de verrière qui donnait sur un jardin en friches et juste assez d’espace pour un lit, un reste de gazinière, un soupçon de table et de chaises reléguées dans un coin, même si l’artiste en question, par nécessité économique plus que par volonté de participer à la vie en société, passait bien plus de temps derrière son bureau de l’administration des impôts que devant son chevalet. Tout le tintouin, donc… Que Jérôme avait décidé, une bonne fois pour toutes, d’oublier complètement ! Car Violaine avait appris, par Charles-Antoine, que Jérôme leur avait pardonné à tous les deux, depuis longtemps, et qu'il avait même fini par comprendre cette étrange et soudaine intimité dont les deux femmes s’étaient alors revendiquées, puisque tout cela n'avait maintenant plus du tout d'importance pour lui, vu qu’il était enfin heureux, oui, enfin serein, enfin paisible, enfin réconcilié avec lui-même au point d’accepter de regarder droit dans les yeux le temps qui échappe à toute loi, et qui enivre parfois. Violaine avait aussi appris par Charles-Antoine, puisqu’ils étaient restés les amis d'enfance qu'ils avaient toujours été, et qu'ils se racontaient encore, de temps à autre, quand ils se retrouvaient, les étés d’autrefois, les étés de bonheur - bonheur dont ils n’avaient pas suffisamment conscience à l’époque, ils s’en rendaient compte maintenant - les étés d’insouciance (tout était si simple, au fond), une fois à Biarritz, une fois sur la côte dalmate, une fois à caboter d'île en île au large du Péloponnèse, une fois plus au sud dans un hôtel club de Casamance. Et encore ailleurs, que sais-je ? Brahms comme éducateur... Violaine s’était toujours imaginée que les premiers mots seraient, de tous, des plus difficiles à prononcer. Jérôme, quelle surprise, n'est-ce pas ! Les premiers mots ? À moins que ce ne soit le reste plutôt, non… Car il faudrait bien, n’est-ce pas, aborder certaines questions dont elle n'avait pas la moindre envie d’entendre la réponse. Car il lui faudrait, aussi, trouver les ressources nécessaires pour le complimenter, le rassurer peut-être, en jurant ses grands dieux qu’il était toujours le même, et que c’était extraordinaire cette mine qu’il avait, qu'il n'avait pas changé, non, le genre de balivernes et de futilités que quiconque se croit obligé d’apporter sur un plateau à son interlocuteur quand ce quiconque croise quelqu'un qui lui a été cher et que les hasards de l’existence ont, longtemps, tenu éloignés de son propre chemin... Il lui faudrait aussi supporter ce sourire, ces demi confidences qui n’en seraient pas, ces embrassades qui ne seraient pas feintes, et le reste. Avant d'en venir au principal. A savoir, répéter à voix haute, et intelligible, les quelques phrases qu'elle s'était souvent exercée à prononcer, devant la glace de la salle de bains. Lui dire, et sans que son regard ne tremble ni que sa voix ne trahisse trop le vacarme de ses sentiments, ce qu'elle pensait depuis longtemps maintenant, des mois et des mois, et même plus, peut-être. Tout en affichant ce genre de désinvolture qui permettait toutes les audaces puisqu'il suffisait d'un éclat de rire pour redescendre d’une marche dans l’escalier et affirmer, soudain, que rien de ce qui venait d’être dit n'était vraiment sérieux, vous pensez... Alors il allait falloir qu’il entende ! Qu’il écoute jusqu’au bout son discours. Qu’il sache enfin qu'elle avait beaucoup réfléchi. Beaucoup mûri. Beaucoup appris. Et que ces quelques semaines qui avaient brisé l'image qu’elle se faisait de lui, mais aussi l'idée qu'elle se faisait d’elle-même, avaient été, pour elle, comme une seconde naissance… Et, aussi, que cette seconde naissance avait, à l’époque - tu ne peux pas savoir à quel point ! - impliqué de terrifiantes déchirures dans les rapports qu’elle entretenait avec Charles-Antoine auquel elle tenait par dessus tout, à cause d’Ayméric et de Benjamin, et de l'incapacité morale dans laquelle elle s'était trouvée de pouvoir briser l’univers qui était le leur, et aussi un peu le sien, il fallait en convenir. Oui, qu’il écoute jusqu’au bout… Peut-être même diverses autres choses dont elle ne tenait pourtant guère à parler. Mais, par-dessus tout, et c’était cela le plus important, elle voulait qu'il sache qu'elle ne regrettait rien, non… Même si, avec le recul, elle n'était plus tout à fait sûre d'avoir fait le bon choix. Et qu'il lui arrivait de se dire, parfois, qu'elle était peut-être passée à deux doigts d’une autre forme de bonheur que celle auquel elle était comme habituée, en quelque sorte. Une forme de bonheur qui pouvait la briser. La rendre folle. Mais pas nécessairement. Et qu'il avait donc suffi de presque rien, à cette époque-là, pour que tout bascule, réellement. Elle en était à peu près sûre. Cela aussi, je voulais que tu le saches, lui dirait-elle en devenant peu à peu écarlate avant d'ajouter, dans un murmure, avoir entendu parler de lui, dans la presse, et même autour d’elle, avec ce qui était un véritable triomphe, au Châtelet… Tu devais faire un roi Lear superbe, j’imagine…. J’ai presque eu envie de venir t’applaudir, Jérôme… finirait-elle par déclarer, comme pour interdire toute réplique à ce discours un peu confus. Un triomphe ? Pour un peu, il en oublierait presque la rumeur confuse des enfants qui grandissait soudain à mesure qu'il prenait sa respiration. J’ai toujours vu tes yeux au milieu du public, répondrait-il aussitôt sans réfléchir plus que ça avant d’être submergé - Benjamin, s’il te plait, je suis là ! - par la troupe braillarde et rougissante qui se déversait en groupes compacts, sur le trottoir… Mes yeux ? Alors c’était donc vrai, ce qu’il m’arrivait de rêver ?

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