Magazine Coaching

Sophie coache le Président

Par Jean-Louis Richard

Img_2992 - Ainsi c'est toi, Sophie ? Je te croyais plus grande...

Sophie pensait la même chose de son nouvel ami. Il la coupa alors qu'elle prenait son inspiration pour lui lancer une vacherie compatible avec le protocole.

- Sais-tu pourquoi tu es là ?

Cette fois, elle le fixa droit dans les yeux sans chercher à répondre. Il détourna son regard vers les jardins de l'Elysée qui prenaient leurs habits d'automne.

- Bon, après tout, c'est moi qui t'ai fait venir. Jean-Benoît me dit que tu fais des miracles. Je ne veux plus entendre parler des psys et autres charlatans. Je ne suis pas très heureux, mais je m'y suis habitué. Ce que je voudrais, c'est réussir mon job, et il parait que ça, c'est ton affaire ?

(Résumé des épisodes précédents : Sophie poursuit son activité de coach. Après le président de Swen Games, elle est sollicitée par un cas d'anthologie. Toute ressemblance entre les mécanismes psychiques illustrés dans cet article et la réalité serait fortuite. Cette scène est tout aussi fictive que les sept premiers épisodes disponibles ici.)

Sophie se dit qu'avec un pareil loustic il fallait régler les formalités d'entrée de jeu.

- Jean-Benoît vous a-t-il aussi parlé de mes chocolats ?

Le Président tendit la main vers un guéridon sur sa gauche. Un carton à chapeau tendu de velours festonné allait bientôt être fixé sur son utilité.

- C'est pour toi, tu ne vas pas être déçue, Vaussion connait son métier.

Sophie croqua dans la ganache décorée d'une feuille d'or. Meilleure que toutes celles qu'elle avait goûtées jusque là. Le Président en profita à son tour.

La magie du chocolat opérait. Sophie savourait chaque bouchée, et son interlocuteur semblait rassuré d'engloutir truffe sur truffe. A ce rythme, aucune boîte ne pouvait survivre. Il était urgent de se mettre au travail.

- Quels résultats souhaitez-vous obtenir ?

- Je te l'ai dit, je veux réussir mon job.

- Supposons que vous réussissiez, au sens où vous l'entendez, quels faits seront observables ?

- Mon programme électoral, ça t'irait ?

- C'est le lancement de votre job, ça, pas son résultat.

- Et alors ? C'est interdit de tenir ses promesses ? C'est quand même extraordinaire !

- Vous jouez au naïf, on va être deux. Ce programme traduisait votre volonté de vous présenter, sans préjuger de l'action du Chef d'Etat. Pourquoi le travail du Président serait-il d'exécuter un contrat ?

- Quand même, tu y vas fort, Sophie. J'ai promis un tas de choses pour me faire élire, je dois bien tenter de les réaliser.

- Si vous réalisiez toutes vos promesses en trois ans, que feriez-vous les deux ans restants ?

- Je ferais mon travail, celui que le pays m'a confié.

- On avance. En quoi consiste ce travail que vous avez à coeur de réussir ?

Sophie laissa le silence s'installer. Ces chocolats valaient le détour. Le Président calait sur sa première douzaine.

- Bon, je vais le prendre autrement. Je suis entouré de Tamalou et de Jébobola. Mon travail, c'est de repérer leurs conneries plus vite que la presse, pour leur dire quoi faire. Après, je leur tape dessus jusqu'à ce qu'ils fassent ce que je veux. C'est plus clair ainsi ?

- Voyons ça. Qui a nommé les Tamalou et les Jébobola à leurs postes ?

- Euh... c'est moi qui décide tout, ça te dérange ?

- Votre travail consisterait-il à nommer des incapables puis à les éliminer en vous plaignant de l'insuffisance de leurs résultats ?

- Eliminer, éliminer, c'est curieux ce mot. Il me replonge dans une vieille sensation de danger imminent. Soit l'autre m'élimine, soit je l'élimine. Oui, voilà mon objectif : j'aimerais travailler sans que cette vieille peur me casse les pieds. Je rêve d'avoir, comme tout le monde, des rapports sereins avec mes Jébobola et tous mes autres vis-à-vis.

- Creusons cela. Nous sommes un an plus tard, à l'automne 2009, et vous travaillez en paix avec tout le monde. Qu'est-ce qui s'observe de neuf, qui ne se produisait pas avant ?

- Avec mes équipes, je parle moins, j'écoute sans avoir envie de les couper tout le temps. Je ne m'agite plus sur leur dos comme un pantin, c'est eux qui s'agitent autour de moi. Ce n'est plus moi qui fait tout, je tiens ma place de Président sans en faire des tonnes. J'ai perdu ce besoin de mentir, trahir, éliminer pour survivre et je ne me retrouve plus seul le soir les yeux ronds face à mes angoisses.

- Pour le dire autrement, vous vous passez enfin d'une très ancienne solution mise en place face à l'Autre. Face à qui, sans réfléchir ?

- Je pense à mon père, mais c'est ridicule. Je suis Président, il n'est plus rien comparé à moi, pourquoi aurais-je peur de lui ?

- Vous l'avez dit, c'est une vieille sensation. Comment votre père vous a-t-il reconnu en homme ?

- Moi, en homme, jamais. Encore aujourd'hui, il peut bien se répandre en flatteries sur mon compte, c'est pour se faire mousser. A ses yeux je suis un nul, un morveux.

- Où est passé le plaisir que vous avez pris à être ainsi humilié par votre père ?

- Le plaisir ? De quoi parles-tu, je ne sais pas ce que c'est le plaisir. Je connais la peur, l'urgence, l'envie, la honte... mais le plaisir, j'ai pas ça en rayon.

- Allons donc, et votre plaisir à tomber dans les chocolats...

- A la vitesse où je les avale ? Le vrai plaisir je ne sais pas ce que c'est. Même mon père ne pourrait plus me l'apporter.

- Face à vos collaborateurs, que ressentez-vous lorsque vous restez silencieux ?

- C'est rare, mais ça m'est arrivé hier. J'étais sous le charme d'un jeune chargé de missions qui s'exprimait avec aisance. Il me semblait avoir déjà vécu cette situation, c'était très inconfortable.

- Reprenons votre vieille sensation de danger imminent. Imaginez que vous en faites une pièce de théâtre. Vous êtes le régisseur, l'auteur, le metteur en scène. Je suis votre seul public. Racontez-moi ce que je vois.

- Je vois la fin de Don Juan, quand ça commence à sentir le roussi. Voilà une belle vie, Don Juan. Séduire des milliers de gens et tous les trahir. Je ne suis bon qu'à ça, séduire.

- Face à l'autre homme, quel serait votre pire cauchemar ?

- Joker Sophie. Tu va trop loin. Tu me mets mal à l'aise avec tes questions. Il y a sans doute des zones d'ombre que je ne veux pas voir, laisse-les où elles sont.

- Comment rapprochez-vous ce que nous sommes en train de travailler de votre besoin de mentir ?

- Mon père mentait à tout le monde. J'en fais autant, mieux même. Ainsi je ne crains personne, mais je suis seul.

- Et moi, vous me rangez où ?

- Toi ? Tu es la seule personne avec qui je peux être moi-même. Ca me fait du bien de te parler. Comment vas-tu me débarrasser de ce poids sur mon travail ?

- Face à moi, vous ne l'avez déjà plus. Vous commencez à bouger. Je vais vous laisser. Dans un mois, même jour, même heure ?

- Mais Sophie, nous n'avons rien terminé, que vais-je faire de tout cela ?

- Justement, laissez mijoter, soyez vigilant, vous ne soupçonnez pas ce qui travaille en vous. Bientôt tout ceci sera en ordre. Vous me faites confiance ?

- J'ai le choix ? Bon, d'accord pour le mois prochain, je me sens mieux de toutes façons.

Sophie disparut avec son carton à chapeau sous le bras. Les consignes avaient été données, une porte dérobée la rendrait à la vie civile. Le Président sonna. Un pingouin galonné aboya.

- Monsieur le Président ?

- Que personne ne me dérange, merci.

Ce soir-là fut le premier d'une nouvelle vie.


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