Magazine

L'instant zéro

Publié le 07 janvier 2026 par Alexcessif
L'instant zéro
Tous les matins se ressemblent

C’est pour cela que les activités humaines tendent vers le divertissement cependant les évènements suivent leur trajectoire. 

Ce matin là ressemblait à d’autres. En quittant l’hôtel les indices était nombreux mais j’ignorais qu’ils faisaient parti d’un dispositif dont nous sommes tous les subordonnés

J’étais dans le sud au pays de Pagnol, la fresque au mur de cet hôtel d’Aubagne évoquait très logiquement « La gloire de mon père » éveillant cette petite musique privilège qui fait régresser  l'adulte vers son statut de fils du nonagénaire qq part du côté de Montcuq — en — Quercy Blanc

Depuis mon départ de Paris rien ne se passait comme prévu. Le choix du véhicule pour commencer, l’oubli qui me fit revenir à Paris et la somme de tous ces incidents qui induisaient l’arrivée à destination et donc à la bourre pour le début de la Sunday Ride Classic sur le circuit du Castellet. Malgré le petit singe qui jouait des cymbales dans ma tête l’addition  d’heures et de minutes me ramenait à ma condition d’humain impuissant contre le temps. Sortir de l’autoroute dés que possible retour au camp de base et re-départ. A moto je gagne du temps dans la circulation et le stationnement et je serai au Castellet en début d’A.M!

Tu parles, Charles!

Ronronnette est réveillée avec toutes les incidences sur les priorités. En conséquence je lui fais couler un expresso et redescend chercher des chocolatines chez le marchand de pain au chocolat à l’angle Alésia/Losserand.  Ce ne sera pas en début d’A.M mais en fin de soirée à  Aubagne puis l’hôtel de Pagnol et cet acouphène au matin qui me rappelle la gloire de mon père en train de s’étioler. Le petit singe recommence son solo de cymbales et je lui fait fermer sa bouche en démarrant la bécane. Mais à l’entrée du circuit c’est une notification qui s’impose à son tour.

— Nous sommes chez ton père!

Une info compressée comme un dossier Jpeg qui en inclue d'autres. Le doss c’est Cécile ma belle sœur basée à Bordeaux qui n’a aucune raison d’être dans le Lot et son « nous » indique qu’elle n’est pas seule. Cela sent la réunion de famille impromptue donc aussi prioritaire sinon plus que le café de Ronronnette et des bécanes sur un circuit

— J’arrive!

Bref, pluie de Carcassonne à Moissac, gravillons, départementales — je hais les routes départementales—, la gèble à l’entrée du chemin gras mouillé, les cochons dans la soue, les ballots de foin  ou de paille chuis nul en ruralité. Tiens, Habanera Boquain n’est plus là et seule Fléchette du Nil, jument curieuse, renifle ma monture mécanique fumante et bien crado. Je lui refile le quignon de pain bien trempé qui gonfle mon cuir, évite le coq et entre.

Apéro, chips, sifflar, pinard, claquos cela ne ressemble pas à un ring mais c’en est un et je me méfie de leur vin de caillou cépage Malbec qui tache la nappe cirée. 

Le père est un homme du grand air. Il ne lit pas, n’écrit pas, n’apprends pas à jouer d’un instrument de musique. Seule la télé alimente son racisme ordinaire, lui fournit des arguments, des explications sur tout ce qui va mal dans ce pays. La gloire de mon père n’est pas là, dans cette aigreur d’homme de 91 ans limité dans ses déplacements, isolé de sa famille, confiné dans un taudis, traqué par des souvenirs de cavalcade. J’aperçois la dalle en béton souillée par la boue, le fumier et les déjections. La pluie n’arrange pas le tableau. J’avais oublié. Fléchette du Nil, la dernière jument est sous le préau entre la soue des cochons et la réserve de foin. Les bottes de paille, les sacs de grains ont toujours été plus fournis que le frigo. Play Boy, Reine, Cannelle, Tepee, tous des bourrins—terme amical de turfiste pour désigner ce bel animal—, sont morts. Habanera Bocain ne tient plus compagnie à Fléchette du Nil. C’est ainsi! C’est une histoire sans bons et sans méchants. Jean-Christophe propriétaire terrien, agriculteur est devenu éleveur, le terrain alloué aux chevaux est devenu pâture de moutons. Pour le reste démerde-toi. A la campagne on ne cause pas, on fait. La part des chevaux s'est réduite comme l'Ukraine devant la loi du plus fort et les cochons de l'envahisseur. Il  ne reste plus que cette dalle en béton dégueulasse et si t'es pas content tu te casses. Habanera s’est enfuie, accident, fin de l’histoire. Papa ne monte plus. Pourtant il a besoin, comme la grande majorité de la population mondiale, d’animal de compagnie. Un chat, un chien, un lapin? Un cheval plutôt! Et comme un cheval s’ennuie devant CNews — sans doute n’y trouve-t’il pas d’explication sur le grand mystère des activités humaines —, il lui faut un de ses congénères histoire que deux juments heureuses galopent ensemble entre les pruniers avec un grand pré sous les sabots et la Tour de Montcuq, en face, sur l’autre versant du coteau. 

Habanera Bocain s’est enfuie, disais-je. Pendant son école buissonnière elle a mangé un truc qui l’a empoisonnée. Un antropomorphisme Daudesque m‘inciterait à croire à une évasion de petit chèvre de Mr Seguin qui en marre de son vieux et d'une vie sans loups

La dalle devant la maison, je m’en souviens maintenant, souvent accueillait deux grandes tablées de randonneurs, de cavaliers, de chasseurs selon la saison. Tous des compagnons de virée, des amis, une famille. Tous morts désormais. Que s’est’il passé il y a trente ans avant que ce vieil homme devienne encombrant? Un tope-là entre deux cavaliers? Pas de bail, je te loge pour une somme dérisoire, on est potes, on se fait confiance.

Puis le vieillou s'installe sur les êtres et les choses, le logement devient insalubre, le propriétaire à autre chose à foutre, et locataire rime avec précaire avec un cheval à recaser en prime 

Dans la gloire de mon père il y avait cette notoriété de cavalier intrépide sur la route du sel avec Hugues Aufray, Gérard Klein — ça pèse—, la Camargue, la Corse, les Pyrénées, Le Compostelle, des trophées en veux tu, en voilà. La gloire de mon père dans le milieu des cavaliers ne connaissait pas de barrière sociale, ni celle du langage. Tous ceux du département qui connaissaient les bourrins connaissaient papa. Son vocabulaire pittoresque séduisait les néo-occupants anglais. Capable de ferrer un canasson, le spectacle de ce petit bonhomme au poignet ferme apte à faire grimper l’ongre le plus réticent dans le van d’un notaire ou d’un toubib, impressionnait

La gloire de mon père c’était la première cigarette qu’il m’avait interdit de fumer 

Cristophe baisse les yeux, il bouge sur sa chaise, le repas et la conversation fromage et dessert s’éternise en banalités soudain plus lourdes que celles de l’apéro

C’est elle qui a dit

— Fin septembre, c’est fini!

L’ancien a refermé son Opinel, j’ai croisé son regard et j’ai su qu’il savait

Pas de bail, un loyer dérisoire, l’abuelo a beau être un guerrier le tope là entre lui et le proprio d’il y a trente ans est obsolète, inutile de sortir la 22 accrochée sur le manteau de la cheminée

Je sens l’instant zéro. Celui du combat perdu contre le temps, celui où faudra déplacer le cavalier qui ne monte plus, le randonneur à cheval qui ne randonne plus, le nomade sans terre et je suis aujourd’hui le survivant désigné qui fera entrer à son dernier domicile connu l’homme qui m’a sorti de la maternité il y a 70 ans

C’est ça l’instant zéro! 

Celui en tête de liste des renoncements et de l’abandonite 

J’enclenche la première et je rentre à Paris. La pluie a repris comme si elle obéissait au démarrage de la moto


Retour à La Une de Logo Paperblog