
L'Orchestre d'État de Bavière placé sous la direction du directeur musical général Vladimir Jurowski interprète trois chefs-d'œuvre européens datant d'une période qui va de la fin du 19ème siècle aux années 1920, un voyage musical avec des compositions dont les styles contrastés reflètent les bouleversements du début du 20ème siècle. La soirée commence avec le poème symphonique de Sergueï Rachmaninov, L'île des morts (Остров мёртвых, op.29), inspiré par la mélancolie envoûtante du tableau éponyme d'Arnold Böcklin, qui est mis en contraste avec le Concerto pour piano en sol majeur de Maurice Ravel, un concerto dont la perfection classique rencontre le jazz et le blues et qui incarne l'optimisme rayonnant des années folles. La pianiste italienne Beatrice Rana devait faire ses débuts à l'Opéra d'État de Bavière, une partie remise : empêchée elle a été remplacée en dernière minute par le pianiste italo-suisse Francesco Piemontesi, qui avait remporté en 2007 le premier prix du prestigieux concours Reine Elisabeth, ce qui avait propulsé sa carrière. Entre la mélancolie de l'au-delà et l'affirmation de la vie se dresse Ainsi parlait Zarathoustra (Also sprach Zarathustra) de Richard Strauss : créé en 1896, ce poème symphonique d'une grande richesse et d'une grande profondeur, avec ses conflits non résolus, est déjà tourné vers l'avenir. La modernité toujours actuelle de cette composition, accueillie avec suspicion et étonnement à son époque, s'est vue confirmer par son utilisation dans le film monumental de Stanley Kubrick, 2001 : L'Odyssée de l'espace, qui, à son tour, projette l'histoire loin dans le futur.
Vladimir Jurowski nous entraîne dans l'itinéraire mystique de L'île aux morts de Sergueï Rachmaninov en livrant une direction charismatique d'une précision redoutable, en ce sens que son exploration musicale nous installe dans la barque de Charon de l'un des cinq tableaux d'Arnold Böcklin dont le compositeur n'avait au départ pu contempler qu'une gravure en noir et blanc, qui inspira sa composition. L'audition de l'oeuvre nous introduit physiquement dans la barque qui s'approche d'un pertuis creusé entre les imposants rochers sombres de l'île des morts. Le chromatisme labyrinthique du poème symphonique nous fait ressentir les mouvements de la barque, le clapotis des flots, la présence du nautonier et du trépassé en route vers l'au-delà. Une musique funèbre contemplative qui entremêle la tristesse des affres du deuil à l'espérance réconfortante d'une vie meilleure dans l'au-delà. La mesure à 5/8 qui musicalise la régularité des gestes du nautonier a un côté hypnotique et lancinant. Au cœur de l'oeuvre, le compositeur évoque les mesures du Dies irae médiéval, donné à 4/4. L'Orchestre d'État de Bavière rend admirablement les détails sidérants de l'orchestration. L'émotion constamment au rendez-vous noue la gorge, des larmes affleurent aux yeux, c'est d'une beauté bouleversante. 
Francesco Piemontesi
En contraste avec l'initiation mystagogique dramatique du poème symphonique de Rachmaninov, on a pu découvrir l'art sublime du pianiste Francesco Piemontesi dans le Concerto pour piano en sol majeur que Maurice Ravel avait conçu en 1929 en même temps que son Concerto pour la main gauche et qu'il a lui-même qualifié de " divertissement " : " Deux mouvements vifs encadrent un mouvement lent. L'écriture harmonique et contrapuntique s'équilibrent, si bien que l'une ne domine pas l'autre. " En 1928, Ravel avait fait une tournée triomphale aux États-Unis où il avait découvert le jazz et le blues, des musiques dont il allait laisser quelques touches dans son concerto. À l'allegro de forme classique succède un adagio particulièrement soigné dans lequel Ravel a déclaré avoir voulu rendre hommage à la scolastique musicale. Le mouvement vif d'un rondo clôture la composition. Francesco Piemontesi reçoit dès son entrée en scène de vibrants applaudissements à l'aune de sa réputation. Le pianiste est doté d'une technique éblouissante. On est fasciné par l'arrondi, la souplesse, le relâchement des mains dont les doigts semblent effleurer seulement les touches du clavier d'une caresse informée et élégante. La beauté du jeu pianistique est encore dédoublée par le reflet des mains dans le miroir de laque noire du Steinway, qui donne aux spectateurs bien placés l'illusion d'une exécution à quatre mains, des mains qui voltigent avec une virtuosité confondante toute au service de la sensibilité et de l'émotion. Francesco Piemontesi semble habité par les dimensions existentielles de la musique et rayonne du bonheur d'avoir l'occasion de nous les partager. Les fulgurances de la virtuosité du pianiste sont à nouveau présentes dans une pièce de Debussy offerte en bis.
Après les deux soirées munichoises accueillies par un public aux anges, le concert sera donné pour trois représentations invitées à la Salle Reine Elisabeth d'Anvers le 15 janvier, avec Hélène Grimaud au piano, à la Philarmonie de Luxembourg le 16 janvier avec Francesco Piemontesi, puis à la Philarmonie de Paris le 17 janvier, avec à nouveau Hélène Grimaud. Le concert a été enregistré ce 13 janvier et cet enregistrement est actuellement disponible en ligne sur le site de la Bayerische Rundfunk BR Klassik.
Crédit photographique @ Geoffroy Schied
