En 2025, la Caraïbe apparaît plus que jamais comme l’un des territoires les plus exposés aux effets du dérèglement climatique. Ouragans d’une intensité inédite, sécheresses prolongées, vagues de chaleur extrêmes et montée du niveau de la mer fragilisent durablement des sociétés qui ne représentent pourtant qu’une part marginale des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Dans la région, le changement climatique agit comme un puissant révélateur et amplificateur des inégalités sociales.
Cette pression environnementale s’inscrit par ailleurs dans un contexte géopolitique tendu. Les opérations militaires américaines dans la région, l’attaque contre le Venezuela et le retrait des États-Unis de plusieurs accords environnementaux internationaux détournent l’attention politique des enjeux climatiques. Une situation qui contribue à reléguer au second plan les réalités vécues par les populations caribéennes.
Les ouragans, révélateurs des inégalités sociales
Parmi les manifestations les plus visibles du dérèglement climatique figure l’intensification des ouragans. Au-delà des destructions immédiates, ces événements extrêmes mettent en lumière de profondes inégalités dans la gestion de l’après-catastrophe.
En octobre dernier, l’ouragan de catégorie 5 Mélissa, l’un des plus puissants jamais enregistrés dans la région, a frappé la Jamaïque avec des vents dépassant les 300 km/h. Le pays faisait déjà face aux séquelles laissées par les ouragans Beryl et Rafael, notamment dans plusieurs paroisses rurales. Inondations, glissements de terrain et destruction des infrastructures se répètent au fil des années. La lenteur des réparations, faute de ressources suffisantes, maintient durablement les familles les plus modestes dans des conditions précaires.
Aux Bahamas, l’ouragan Dorian, en 2019, a laissé des quartiers entiers dans un état de dégradation . Les écarts se creusent entre les communautés capables d’accéder aux aides à la reconstruction et celles, souvent composées de travailleurs étrangers ou de populations pauvres, qui demeurent exclues des dispositifs de soutien.
La Dominique illustre elle aussi cette vulnérabilité structurelle. Après la tempête Erika en 2015 puis l’ouragan Maria, de catégorie 5, le pays se retrouve fragilisé. La fréquence de ces catastrophes climatiques épuise les marges budgétaires déjà limitées de ce petit état insulaire, rendant chaque nouvel événement plus difficile à absorber que le précédent; et faisant de la reconstruction, un mode de gestion.
L’eau, une ligne de fracture sociale
Au-delà de ces catastrophes, le dérèglement climatique agit de manière plus diffuse, notamment à travers l’accès à l’eau potable. Dans la Caraïbe, cette ressource vitale constitue un clivage social majeur. Les ménages les plus modestes dépendent largement des réseaux publics ou de sources naturelles et disposent de peu de moyens d’adaptation en cas de stress hydrique.
Or, la modification des régimes de précipitations entraîne des épisodes de sécheresse de plus en plus marqués, tandis que la montée des eaux et l’érosion côtière accentuent la salinisation des nappes phréatiques. À la Barbade, où près de 80 % de l’eau douce provient d’aquifères souterrains, l’intrusion d’eau salée limite fortement la ressource disponible. Les restrictions d’eau ont mis en évidence de fortes inégalités entre les ménages équipés de citernes et ceux qui ne le sont pas, plaçant le pays parmi les plus touchés par la pénurie d’eau dans la région.
En Haïti, la sécheresse fragilise l’agriculture familiale et accentue l’insécurité alimentaire, aggravant une crise sociale et politique déjà profonde.
La chaleur, une urgence sanitaire croissante
Les vagues de chaleur constituent une autre menace majeure. En Amérique latine et dans les Caraïbes, la mortalité liée à la chaleur a augmenté de 103 %, selon le rapport 2025 du Lancet Countdown. Cette hausse spectaculaire souligne l’insuffisante préparation des systèmes de santé face aux effets du réchauffement climatique.
À Porto Rico, la combinaison de températures extrêmes et de coupures d’électricité expose particulièrement les personnes âgées et les malades chroniques. Plus largement, la chaleur met en lumière l’inadaptation d’une partie du parc de logements, souvent mal ventilés et coûteux à rafraîchir. Pour les ménages modestes, se protéger devient un luxe inaccessible.
Justice climatique : une réalité vécue
Ces exemples rappellent une constante : la Caraïbe subit de plein fouet des impacts climatiques qu’elle n’a presque pas causés. La justice climatique ne relève pas ici du discours, mais de l’accès à l’eau, au logement, à la santé et à des moyens de protection durables. Tant que ces réalités resteront marginalisées dans l’agenda politique international, les inégalités continueront de se creuser.
