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Carnets de route portugais (5)

Publié le 08 septembre 2008 par Castor
A cette période de l’année, les vitres sont ouvertes. Les habitués passent leur carte de transport devant le capteur, s’ensuit un bip et une lumière verte atteste de sa validité. Le tram s’élance à l’assaut des ruelles escarpées et pentues. Devant nous, des touristes photographient ce symbole de la ville. Nous rasons les angles de maison. Les deux lignes de tram sont si proches que l’on peut se serrer la main d’un tram à l’autre. C’est ce que fait ma fille, en étendant son bras vers un vieux monsieur occupant de la ligne qui descend vers la place du Rossio. Il lui sourit. Le wattman fait retentir la cloche. Après un arrêt devant l’esplanade proche du château Saint-Georges, nous repartons dans un grincement continu dont personne ne semble se soucier.
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Je reconnais ce belvédère qui surplombe la ville. Quelques chaises, des tables en métal peintes en vert bouteille, un kiosque à boisson de la même couleur. C’est cette image récupérée sur Internet depuis quelques mois qui fait office de fond d’écran sur mon ordinateur. La promesse quotidienne du voyage et là, j’y suis. Le voyage imaginé prend corps. La réalité supplante le projet. A présent, l’image du Taj Mahal a remplacé celle de l’esplanade lisboète.

L’Alfama, plus qu’ailleurs exulte l’âme de la ville. Le quartier a été préservé et il fait bon s’y perdre. Le soir tombe à présent et les patrons des restaurants à fado tentent d’attirer les passants en vantant leur cuisine et la qualité de leurs chanteurs et chanteuses. Sur une petite place, une silhouette féminine vibre accompagnée par deux guitares. Un chant s’élève de cette petite femme, il envahit la place, monte vers les toits.
Nous entrons dans un minuscule estaminet totalement carrelé et goûtons au ginja, l’alcool à base de griottes que l’on trouve un peu partout ici à l’heure de l’apéritif. Moins sucré que je ne l’aurai imaginé, moins alcoolisé qu’il n’y parait, la ginja se déguste sur le pouce, dans un petit verre, accompagné ou non d’une cerise. Les doses sont généreuses pour 1 € le verre.
En face, nous descendons dans une des caves où l’on mange en écoutant du fado. Le patron nous apporte du pain, du fromage blanc, du beurre, des tranches de jambon fumé qui sentent bon et aiguisent notre appétit. Ce sont les « petiscos », une mise en bouche payante à laquelle nous nous abstiendrons de succomber par méfiance pour l’addition. J’opte pour une morue panée accompagnée de chips de pommes de terre. L’ensemble baigne dans une huile jaunâtre.
A quelques centimètres de notre table, deux guitaristes entament un morceau. Le son de leurs instruments est mêlé et je ne distingue pas les notes qui émanent de la guitare de celles de l’autre instrument, plus fin, au manche richement ornée de corne.
Une femme se lève d’une table voisine et son chant s’élève. Il nous saisit dans un souffle puissant. Malgré le rythme, on devine qu’il s’agit d’une chanson triste. La mélodie est empreinte d’une profonde nostalgie et nous en percevons les effets même si le sens des paroles nous échappe. C’est peut être un des effets miraculeux de la musique : partager des émotions, ressentir à l’unisson le désespoir dans le trémolo plaintif de cette femme. Un média universel qui permet de communiquer quelques que soient nos cultures.
On a beaucoup écrit sur le fado. Peut être ai-je trop lu de description de cette musique, de ses origines, de sa survivance. Faut-il vraiment tenter de tout analyser ? Pour l’heure, je me laisse bercer par le chant de cette femme qui me transporte au-delà de cette cave basse de plafond. Ma voisine succombe au bout de quelques instants : elle quitte en chancelant sa place et se précipite dehors pour prendre l’air. Une envie soudaine de respirer, d’échapper à ce chant envoûtant, oppressant.
C’est une chose que d’entendre cette musique retentir à travers les haut-parleurs d’une chaîne hifi. C’en est une autre que de voir cette femme sortir de sa frêle silhouette une voix si puissante, chargée d’émotion, à la fois forte et en retenue. Comme souvent en ce type de lieu, je m’interroge sur la part de décorum. Mais à quoi bon ? Depuis la nuit des temps, les chanteurs s’époumonent pour ceux qui les écoutent, qu’ils viennent d’ici ou d’ailleurs. Lisbonne est un port et a toujours brassé une population d’étrangers à la découverte des mœurs spécifiques de la ville. Comment s’assurer que l’endroit est authentique ? Les guides indiquent que les clubs de fado les plus pittoresques sont ceux qui ne se servent pas du chant pour (sur)vendre un repas huileux mais proposent des prestations à écouter dans le brouhaha des conversations portugaises, debout un verre à la main. Qu’en est-il ?
Alors que nous déambulons dans les rues du Bairo Alto, une affiche indique « no fados » sur la pancarte extérieure, sous le menu d’un restaurant.
Sans doute excédés par les sollicitations continuelles des touristes, ils ont fini par trouver cette parade : « no fado ». C’est dire la popularité de cette musique auprès des visiteurs de Lisbonne. Mais qu’écoutent réellement les autochtones ? Quels disques achètent-ils ? Au-delà, des grandes machines mondiales de l’été (Madonna au hasard), quelles sont les stars locales ? Christina Blanco, Mariza, Dulce Pontes, Misia, Bevinda, … ?
La femme à la belle robe bleue a terminé sa chanson. Elle sort prendre l’air. Un homme la remplace. Son allure est quelconque mais dès que sa voix retentit, il s’affirme dans l’assemblée et l’on ressent toute la puissance du fado. L’émotion est là, palpable. Comme s’il se lissait submerger par ce que dégage son chant, il ferme les yeux, serre les poings et se retire à l’abri des regards. Il s’adosse contre la cloison, en face des deux musiciens.

« Le fado est une sorte de château magique sans limites d’espace, dans lequel chacun peut vivre ses émotions en toute intimité, y rencontrer les fantômes qui lui ressemblent et y puiser sa propre lumière ».
Mario Pontifice – Le Fado
Une grosse femme toute de noir vêtue succède au chanteur émotif. Elle est trop maquillée et son sourire laisse apparaître les emplacements vides laissés par les dents manquantes. Sans méchanceté, nous convenons qu’elle a des allures de tenancière de maison close. Les guitaristes entame une nouvelle chanson. Elle prend sa respiration et son chant nous percute. Pour rire, je mime le souffle d’une explosion en tirant mes cheveux en arrière. Sa voix est si forte que le son des guitares est amorti. Toute conversation de vient inutile. Sa voix est forte et belle, forte et juste, forte et expressive. Mais forte ! Elle a du coffre peut-on affirmer en observant sa lourde poitrine se soulever lorsqu’elle reprend son souffle. Au final, ils seront quatre à venir chanter à tour de rôle.
Le restaurant se remplit au fur et à mesure de la soirée. Sur une table à nos côtés, un jeune couple a emmené son enfant qui n’a que quelques mois. Le bébé passe de table en table. La chanteuse à la belle robe bleue babille à nos côtés. Nous lui sourions. Dehors, sur une petite chaise posée à côté de la porte d’entrée, son imposante collègue a revêtu un châle noir et hèle les passants. La porte est restée ouverte et nos applaudissements sont une belle publicité pour ceux qui s’interrogent et tergiversent devant la porte. En fin de repas, nous négocions un verre de ginja. La portion est généreuse : un grand verre à vin rempli aux trois quarts. C’est l’occasion de discuter avec le tenancier devenu plus disponible en cette fin de service. Lorsque nous sortons, la vie nocturne de l’Alfama bat son plein. Des enfants se courent après, un ballon dévale les marches de l’église, des chats longent les murs. Plus loin, des touristes tentent de se repérer dans le dédale des ruelles.
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