Magazine Société

« ATC ruined our holiday » : vraiment ?

Publié le 21 janvier 2026 par Toulouseweb
FacebookFacebookTwitterTwitterLinkedInLinkedInPinterestPinterest

Un site internet au ton volontairement provocateur, atcruinedourholiday.com, invite les passagers à écrire à leur ministre des Transports pour dénoncer les retards et les annulations de leurs vols imputés au contrôle aérien (ATC). La campagne, propulsée par la compagnie aérienne Ryanair, va jusqu’au slogan « Have you been von Derlayed-Again ? » par analogie avec le nom de la Présidente de Commision Européenne von Der Leyen. Elle publie aussi un sarcastique classement des États européens accusés de concentrer l’essentiel des retards ATC en Europe, avec noms et adresses mail des ministres concernés (dont, pour la France, Philippe Tabarot).

Derrière l’opération de communication, relayée par Ryanair elle-même sur son site de réservation de vols, le diagnostic n’est pas totalement fantaisiste. Il est vrai que la performance du réseau européen s’est dégradée ces dernières années.
Mais réduire l’équation à « des ATC mismanaged and short staffed », et surtout la transformer en une sorte d’arme dirigée contre quelques capitales est une simplification aisée. Habituée aux opérations de communication, la low-cost irlandaise en a d’ailleurs régulièrement fait sa marque de fabrique. Après ses pilotes de ligne, comparés à « de simples chauffeurs de bus », la cible suivante de son PDG Michael O’leary, semble maintenant être le contrôle aérien. Ce site internet concentre une exaspération légitime des voyageurs, tout en évitant soigneusement les questions de fond du sujet.

ATC : 2024 a été une mauvaise année

EUROCONTROL, une organisation intergouvernementale européenne qui gère la navigation aérienne en Europe, l’écrit noir sur blanc. Le retard, en matière de régulation du trafic aérien en route a atteint environ 2,1 minutes par vol en 2024. Un niveau qui peut sembler très faible mais qui est comparable aux pires périodes depuis le début des années 2000. Dans le détail, pour expliquer cela, les régulateurs européens pointent une multitude de raisons, dont les deux principales sont le contrôle aérien et la météo. La météo estivale, il est vrai, peut peser lourd lorsque des déroutements en cascade ont lieu, notamment vers des espaces aériens déjà saturés.

Le rapport « Performance Review » enfonce le clou. Les retards en route de l’année 2024 sont « au pire niveau depuis des décennies » et leur coût, pour les usagers de l’espace aérien que sont les opérateurs, est chiffré à environ 2,8 milliards d’euros. Un ordre de grandeur, qui pour une compagnie aérienne, dépasse largement la simple gêne de « vacances gâchées ». Car si derrière cette campagne Ryanair souhaite prendre à témoin ses passagers en expliquant comprendre leurs préoccupations, le langage à décrypter des dirigeants de la compagnie évoque plutôt le manque de compétitivité et le manque à gagner qui en découlent.

Là où la campagne a raison… et là où elle arrange (beaucoup) les compagnies

La campagne pointe la responsabilité des États. Il est vrai que juridiquement et politiquement, le contrôle aérien est de la responsabilité des pays. Les souverainetés nationales, les arbitrages budgétaires dédiés au contrôle aérien et les questions Ressources Humaines associées se décident dans des cadres nationaux. C’est une réalité, et l’argument “vous payez un service, vous le subissez” parle immédiatement au passager contributeur. Mais il ne faut pas oublier que l’angle choisi est aussi terriblement réducteur. En concentrant la colère sur l’ATC, elle fait oublier que la chaîne de retard est en réalité systémique.

Le réseau européen est l’un des plus denses de la planète. Les rotations serrées des low-cost, inférieures à 30 minutes, jouent sur des marges commerciales faibles. Cette machine à Cash est terriblement efficace quand tout va bien. En matière de marge, elle devient terriblement vulnérable quand les retards se cumulent, quand les espaces aériens sont remodelés par des restrictions, ou quand une zone devient un goulot d’étranglement tant le trafic est dense. EUROCONTROL cite explicitement, parmi les facteurs aggravants, l’indisponibilité des espaces aériens, l’activité militaire et les tensions géopolitiques qui compliquent la gestion du trafic aérien. Autrement dit oui, il y a un vrai sujet derrière cette campagne de communication. Mais cela ne sera pas résolu de manière instantanée. Par exemple, former un contrôleur est un processus long. Là où ce site explique « qu’il suffit de recruter », il vend une solution express à un problème bien plus profond.

L’Europe sait quoi faire mais le fait trop lentement

L’Association du Transport Aérien International (IATA), dans une note de décembre 2025, met des chiffres sur ce que tout le secteur (et pas simplement Ryanair) observe depuis 2015. Les retards en Europe auraient coûté 16,1 milliards d’euros, et plus de 70% de ce coût serait lié à des limitations de capacité et des problèmes de personnel. Et pourtant, l’Europe avance à pas comptés sur la réforme structurelle de son espace aérien. La modernisation du ciel européen ne date pas d’hier. Le Single European Sky est un marronnier… Le problème n’est donc pas l’absence de diagnostic. C’est plutôt l’écart entre l’ambition et l’exécution, entre le discours et la réalité d’un réseau où chaque été redevient un test de résistance.

EUROCONTROL montre pourtant qu’en décembre 2025, le retard en route moyen du réseau européen était de 0,6 minute par vol. Le cumul annuel 2025 affichait de son côté 1,7 minute, inférieur donc à 2024. Ce n’est pas un triomphe mais le rappel que la performance peut varier d’une année sur l’autre. Les leviers qui apportent ces retards sont pourtant multiples.

Jean-François Bourgain, le 19/01/2026, pour AeroMorning


Retour à La Une de Logo Paperblog