L'état du monde

Publié le 27 janvier 2026 par Paulo Lobo

Je voudrais vous parler de l'état du monde, mais je ne le connais pas.
Je ne connais que mon petit point de vue minuscule.
Et même, le connais-je vraiment ?

Je n’ai que mes sens pour m’orienter.
Ils me donnent des fragments, des sensations, des pulsations.

C’est la vie, ce sont les gens, c’est le monde,
et des points de suspension qui tournent en rond.

C’est le ciel qui est en haut et le sol qui est en bas.
C’est le même soleil qui nous donne du baume au cœur,
et qui, en même temps, éclaire les scènes de crimes les plus abjects.

Comme tout le monde, je suis submergé par la mer,
un flot de signaux contradictoires et multiples.
Hyperconnecté comme jamais, je me sens largué.

Le sol chavire sous mes pieds.
Je cherche le contact, puis je me demande à quoi bon.

Le voyage ne m'a jamais semblé aussi vain.
L’organigramme ne m'a jamais semblé aussi petit et fragile.

Les années passent et j’ai l’impression
d’avoir vécu un rêve criblé de frêles lueurs crépusculaires.

J'aurais voulu avoir le talent d'un Flaubert ou d'un Balzac
pour décrire les choses immédiates qui se présentent à moi,
les rues, les maisons, les décors, les êtres.
Consigner, sur plusieurs pages,
le moindre petit détail de cette réalité flottante.

Mes mots sont modestes, peinards.
Ils s’excusent presque d’être proférés.

Une chose est sûre.

De plus en plus souvent, je me réveille sans savoir où je suis.
J’ai la bouche sèche et la pensée rêche.
Le rêve avait une saveur douce-amère.

Ce n’était ni un rêve, ni un cauchemar.
Quelque chose entre les deux, un univers kafkaïen.

Je me retrouve dans une espèce de sas impersonnel et intemporel.
Je ne reconnais rien autour de moi.
L’horloge a été stoppée net.

Est-ce la nuit ? Est-ce le jour ?
Y a-t-il des vampires cachés dans le placard ?

Je perds pied.
La tête vacille.
L’estomac sonne creux.

Ce n’est qu’un peu plus tard que je reprends enfin conscience.
Les phrases ravivent leur cours.
La respiration se fait moins cloîtrée.

Je ne sais toujours pas
si je dois avancer,
si je dois reculer.

Ma vie est devenue une matière incandescente,
élastique, molle.

L'image dans le miroir me semble fausse
et pourtant étrangement belle.

Tout haut et de tout cœur,
je dirai mes doutes,
tout en restant sur mes gardes.

À l'heure de la vérité post-factuelle,
je considère que chaque proposition
est à prendre avec des pincettes et un masque à la bouche.
Avec circonspection.

Je me force à articuler correctement les mots.
Je fais de longues pauses pour bien reprendre mon souffle.
Avant qu'elles ne prennent corps,
les phrases sont inspectées dans mes synapses mentales.

Il faut une clarté dans l'expression.
Il ne faut pas dire n'importe quoi.

Contrairement aux injonctions des grands commandeurs
qui claironnent qu’il faut dire n'importe quoi,
tout et son contraire.

Ce qui compte, c'est d’exister,
de peser sur la balance,
d’attirer les regards.

Ce qui compte, c'est dire :
nous sommes là,
nous avons le pouvoir de faire ce que nous voulons
et de dire ce que nous voulons.

Le pouvoir est la chose suprême
et nous nous arrogeons ce pouvoir
parce que nous sommes forts
et parce que nous détenons les armes et les mutants.

Les mutants :
des êtres ordinaires transformés en zombies
au service d’une idéologie de survie.

(Selon la règle d’or de la publicité :
qu’on parle de toi en bien ou en mal,
l’essentiel est qu’on parle de toi.)

Elle a toujours été là, la loi du plus fort,
mais on l'a un peu anesthésiée
sous un manteau de belles paroles
et de beaux principes.
L’ordure était camouflée.

Les temps ont changé.
Une nouvelle génération égomaniaque
a pris l’ammoniac pour le propager.
Ce qui a ouvert la voie
aux barbares réinventés et assumés.

Comment résister à cette force brute,
sans tomber nous-mêmes
dans la spirale de la violence ?

La masse se rassemble.
La masse est nombreuse.
Mais la masse se dissout très vite
sous les coups de la batte de baseball.

Les visages sont durs.
Les visages sont blafards.
Les visages sont ébahis
devant tant de sauvagerie.

C’est un fait.

Plus les individus sont idiots,
plus ils sont dangereux
et incapables de sensibilité.

Les goujats dirigent les pays.
Sauve qui peut la vie.

Je cherche
et je sais qu'un jour,
je ne chercherai plus.

Il y a une phrase que j'aime bien dire et redire :
je ne sais pas ce que je cherche,
mais je vais le trouver.

Dans la pénombre de mes pleurs,
je m'assois docilement.

Debout,
j'ai les pieds qui me font mal.

J'ai roulé ma bosse longtemps pour arriver jusqu'ici.
J'ai vu des paysages.
J'ai vu la beauté.
Elle existe pour ensuite mieux disparaître.

Je n'ai plus la clé.
La porte est fermée.
Alors je reste dehors.
C'est préférable,
car la bête sommeille à l'intérieur.

Comment fait-on pour ne plus en baver ?

Ils sont une légion propulsée par la haine.
Ils sont nombreux
et ils se croient forts.

Mais si on en isole un,
le voilà qui fond en larmes.
Un poltron pleurnicheur.

Tu me fais pitié.

Pour son crime au faciès,
il mériterait une belle fessée.

Je ne peux plus voir ça.
Alors écarte ces zouaves de ton champ de vision.
Irradie-les de la liste des invités.
Sois tranchant.

Ensuite replonge dans le miroir.
Donne-toi un nom.
Jamais ne retombe dans la duplication.

Je ne marcherai plus jamais dans la rue de la même façon.
Je filerai droit,
à la recherche de nouveaux horizons.

Et l'armée,
pour qui se prend-elle celle-là,
avec ses ribambelles d'agents destructeurs,
de catalyseurs de la mort ?

L’armée est l’entité exécutrice
des décisions
d’une petite élite de pousse-au-crime.

Nous pensions que tout cela avait été effacé.
Nous avions même fini par en rire.

Et voilà les stratèges de canapé
qui se remettent à jouer à la guerre,
à justifier les tueries,
les rafles,
l'assassinat des êtres.

Cela ne me gênerait aucunement
si les innocents pouvaient vivre tranquilles,
sereins,
en paix et en amitié.

Que les marchands de bravoure
s'entretuent les uns les autres,
qu'ils se bagarrent dans leur ring préféré,
qu'ils s'écharpent,
qu'ils se déchiquettent,
qu'ils s'enragent.

Mais laissez les enfants tranquilles.
Surtout, laissez les enfants tranquilles.

Tout ce que tu diras
pourra être retenu contre toi.

Rappelle-toi :
depuis plus de 20 ans,
depuis tout ce temps où tu es connecté,
tu leur donnes des informations,
tu alimentes la bête.

Et tous tes désirs
et toutes tes pensées
sont influencés et conditionnés
de façon algorithmique
par des machines qui savent tout de toi,
mieux que toi.

Qui savent ce que tu veux exprimer,
avant même que tu l’aies pensé.