En contre-jour, depuis ce lit d'hôpital, je les ai vus s'aligner tous les trois. À cet instant précis, sans même pouvoir lire leurs visages dans la pénombre censée m'apaiser de cette chambre des urgences, j'ai su.
Que s'est-il passé pour que la narratrice se retrouve aux urgences? Qu'a-t-elle su sans qu'un mot ait été prononcé par une des trois personnes, un grand professeur et deux chefs de clinique, présentes à son chevet?
Tout dans sa vie jusque-là s'était présenté sous les meilleurs auspices avec son homme: études réussies, mariage, appart, jobs, salaires, voiture. Fonder une famille? Cela pouvait bien attendre. Cela vint, un été.
Elle a vingt-six ans en cette fin d'année 1999. Le premier trimestre de grossesse a passé. À part un refroidissement tout allait bien, excepté cette fatigue, jusqu'à l'amniocentèse 1 suggérée par le cabinet médical.
Fausse alerte: tout est en ordre, tout va bien. Plus tard, une pression artérielle excessive est détectée. Une mesure ambulatoire de celle-ci, pendant vingt-quatre heures, lui est prescrite, puis la prise de médicaments.
À part un début de grippe, après vaccination, tout se déroulait comme il fallait. Il y aurait encore, avant Noël, un rendez-vous tôt avec le gynécologue, le mercredi 22 décembre. Mais, ce jour-là, tout changerait:
Ce matin, changement de direction, vous n'irez pas au travail, mais à l'hôpital universitaire 2 tout proche.
L'homme en blouse blanche s'était voulu rassurant: elle accoucherait quelques semaines plus tôt que prévu, voilà tout. Il fallait garder le bébé au chaud et se reposer. Euphémisme pour ne pas parler d'urgence...
Heureusement elle n'est pas seule. Il est là: Il annule son planning, prévient son employeur. Ils rentrent chez eux, dans leur nouvel appart, pour préparer ses affaires. Il ne dit pas un mot, l'encourage, par gestes.
Vu le titre, le lecteur se doute de ce qu'il adviendra. La narratrice, qui en a gros sur le coeur, raconte avec précision ce séjour hospitalier qui ne présageait rien de bon, son accouchement provoqué par voie basse...
Le plus dur, ce sera après, pour elle, pour lui, parce que, si la mère sera sauvée, transférée aux soins continus, avant d'occuper une chambre, le petit ne survivra pas. Et il faudra le dire aux proches, et aux autres...
Le 23 décembre 1999 resterait à jamais pour eux deux un jour triste et sombre. Il leur faudrait faire leur deuil périnatal3 et réaliser que cette date4 conditionnerait enterrement et état civil de leur fils décédé...
Ce récit de rupture et de continuité s'inscrit dans un contexte particulier puisqu'il se situe avant et après deux événements que ceux qui les ont vécus n'oublieront jamais: la tempête Lothar et le passage à l'an 2000...
Au terme de ce récit, qui ne peut qu'émouvoir ceux qui ont été, ou n'ont pas été, confrontés à un tel deuil, la narratrice pose une question à laquelle il n'y a, à ce jour, pas de réponse, et qui est d'une grande pertinence:
Pourquoi n'y a-t-il aucun nom pour les parents ayant perdu un enfant?
Francis Richard
1 - Examen pour dépister des anomalies chromosomiques ou génétiques.
2 - À quelques détails donnés plus loin par la narratrice, le lecteur habitué des lieux reconnaîtra le bâtiment de la Maternité du CHUV à Lausanne.
3 - Qui se rapporte aux circonstances entourant la naissance.
4 - Après la vingt-quatrième semaine.
Ce qui ne sera pas, Abigail Seran, 128 pages, OKAMA
Livres précédents chez Plaisir de Lire:
Marine et Lila (2013)
Une maison jaune (2015)
Livres précédents aux Éditions Luce Wilquin:
Jardin d'été (2017) (réédité par OKAMA en 2024)
Un autre jour, demain (2018)
Livre précédent chez BSN-Press:
D'ici et d'ailleurs (2020)
