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Vingt-et-une fins d'été

Par Volodia

A Isoldh

Vingt-et-une
fins d'été
il y a une année
je buvais du rouge
il y a deux ans
je ne sais plus
aujourd'hui
j'ai peur
l'on meurt autour
de mon amour
bientôt peut-être
viendra son tour
j'ai passé ma vie à offrir
des chrysanthèmes
je ne connais rien de la mort
dans une année
jour pour jour
je me marie
dans deux ans
je ne sais pas
qui je serai
ce soir je bois
de la vodka
il y a une année je buvais
du rouge du rouge volé
j'ai passé ma vie à rêver
à rêver sans relâche
je suis fatigué
vingt-et-une
fins d'été
qui pèsent de tout leur poids
qui illuminent chacun de mes pas
l'oeil ouvert sur le souvenir
de chaque marche
sur l'oubli qui dans le silence de l'inconnu
déploie sur ma mémoire
un profond voile
je me rappelle presque tous les mots
je le jure
les mots que l'on s'est dits
l'amour
l'échange lent qui entourait nos gestes incertains
la première vue
je me rappelle les jouets de mon enfance
les offrandes de l'existence
ce beau tapis lustré sous mes pieds
de petit garçon
je me rappelle la couleur des coups les bagarres
et les grands dessins de l'ennui
j'ai gardé une trace de mes rêves
des carnets combles de vers
que j'écrivais
à même mon coeur
j'ai gardé l'image de toi nue
à peine masquée par le drap
et j'ai encore la lumière de la lame
plantée dans le regard comme une lance
au flanc du christ
j'ai tes pleurs dans la main
ils ruissellent sur les miens
j'ai un grand coffre-fort
j'en ai perdu la clé
mais j'ai encore de l'espoir le soir
lorsque sous les larmes qui mouillent mon masque
je saisis cet éclair
celui de la belle trajectoire de nos âmes
et ce sourire
condamne ma peur sans faillir
j'ai conservé ce long frémissement
à l'approche du pas de tes lèvres qui dansent
qui dansent
sur un air lointain que parfois j'en suis sûr
je fredonnais sous la douche
je ne te connaissais pas
je savais déjà
ta présence dans ma voix
j'ai conservé le mystère de ta peau
qui glisse sur la mienne
je me souviens les drapeaux
pirates de mon enfance
et les jeux sans craintes et coupables
j'ai en tête le parcours exact
de ce sang ridicule
cette tache sur la parole jetée
comme mon père m'apprenait à lancer
des galets
j'ai l'or des rois mages sur la langue
je l'enroule à la tienne
il y avait une plage de sable fin
un avis de tempête
j'en ai bravé peu
parfois je me sens vieux
j'ai l'ordre de ma mère
il me dit
range tes vers
il fait froid ici
j'ai l'impression que l'hiver
discrètement dépose de sa substance
sur le bitume de l'automne précoce
qui n'a pas tout à fait remplacé
ma vingt-et-unième fin d'été
mais je peux sentir lorsque le soleil
laisse place au noir
il y a cette odeur que je ne peux méconnaître
elle s'immisce
et c'est la fin
de mon verre
de ce trait invisible qui semble tirer nos vies
sur un chemin en bordure d'un cours d'eau
un bateau remonte le fleuve
l'âne tracte plus que la barque
il tracte la barque et le fleuve
et mes rêves
il tracte mes souvenirs bornés et ta chair
que tu me laisses caresser
il tracte le songe éternel de la mer
et le ramène au royaume de la source
je me souviens d'un âne semblable
dans un petit enclos
il hurlait
le sexe tendu vers le vide
je me rappelle nos orgasmes distendus
la discontinuité du tissu de notre jouissance
inégale
et dont je semblais être le bénéficiaire
un mauvais calcul
j'ai l'ombre de mon frère
sur le cadran solaire de mes pertes
un champ de bataille
on dirait un coeur
en coupe longitudinale
et les voyages
les capitales les destinations
proches
l'Europe et la Chine
pour l'enfance
la Suisse
pour l'amour
Bâle pour l'extase
Thoune pour les pleurs inconsolables
Montreux-Territet pour la course après
le bonheur
ce léger fragment indicible que l'on poursuit
à grands coups de jours entiers
joués cartes sur table la quête
de ces instants qui pourraient
ne plus se présenter
et l'on court épuisés morts de faim
pour y goûter encore
pendant qu'il est temps
certainement
et le reste
pour plus tard
un champ de bataille où s'affrontent
l'espoir et son contraire
dans une silencieuse gerbe de sel
il n'y a rien à en dire
j'ai des mouchoirs étincelants
je me rappelle nos errances
nos projets inconcevables
la tristesse
la joie
et si cela devait être la dernière route je lirai
un poème devant le cercueil
mon coeur dans le coffre contre le tien
les sanglots sur le sol
en grosses gouttes épaisses
et ma voix tremblera entre les murs épars
ce vers pour toi mon amour
et celui-ci pour l'enfance
qui est toi aussi mon amour
j'aurais passé ma vie à offrir
des chrysanthèmes
je ne connais rien de la mort
dans un année
jour pour jour
je me marie
dans deux ans
je ne sais pas
qui je serai
ce soir je bois
de la vodka
je lève mon verre
à la vie avec toi


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