Otok 1 est une île, si petite qu'elle pourrait devenir prison ou s'ouvrir jusqu'à se perdre, dans toutes les directions. Ses habitants y ont des mots, des chants et des gestes qui disent comment vivre seuls et ensemble, face à l'horizon.
La narratrice l'a repérée par hasard. Un jour de juin, elle s'y est rendue. Elle y avait loué un appartement à un couple franco-russe.
Bien qu'elle soit petite, l'île abrite deux villages: au nord Ponistrina, au sud Porat: Tous deux regardent le large en se tournant le dos.
Est-ce vraiment un hasard qu'elle l'ait un jour repérée sur une carte? Car, dans ce récit, fait de fragments, tout semble lié pour elle:
L'île, ses habitants, les hommes de l'aube et celui qui criait dans la nuit, les souvenirs de l'enfance et l'ombre immense [...]. Dans un mouvement de fond, brassé par les vagues et les oscillations de la mémoire.
Tantôt, en effet, elle se souvient de son enfance, de son père qui était originaire non pas de cette île, mais du même pays du sud.
Tantôt, elle raconte ses séjours sur l'île où, d'abord, on la considère comme une étrangère, une touriste, puis où on finit par l'adopter:
- À qui es-tu?
- Je ne suis à personne, Madame. Mais j'habite dans la maison de Nadalina...
En effet, parce qu'elle se mettra à aimer l'île et ses habitants, elle apprendra à leur répondre autrement. Peu à peu. Tranquillement:
De séjours en retours, j'ai parfois l'impression que je m'éloigne du français 2, que je suis un peu [...] entre deux langues.
Dans ce récit, elle s'adresse souvent à son père, qui, au moment où elle l'entreprend, est en chemin vers la mort, dans un hôpital.
Son père avait des origines, au pluriel, parce qu'il venait d'ailleurs, lui avait dit un jour sa grand-mère quand elle l'avait interrogée...
C'est elle La Fille de sel, une fille de la mer, qui prend beaucoup de plaisir à y nager, depuis qu'enfant, elle l'a découverte, à Rimini:
Tous les jours, je nage. Tous les jours, je marche. Et le soir, je m'ancre au village.
Quand elle ne nage pas, elle fait des rencontres. Des conversations s'amorcent, s'étirent puis s'interrompent, pour rester suspendues:
L'île invite aussi à se taire. Moi qui aimais tant causer, expliquer, disséquer, j'apprends à esquisser, parfois esquiver.
Les habitants? Ils sont partis dans le monde entier. Sur cette île toute petite, il y a des gens de partout. Et partout ailleurs il y a des gens d'ici.
Quand l'un d'entre eux mourra sur l'île, ils se réuniront tous, ils viendront de partout pour lui rendre un dernier hommage, même elle:
Tu as ta place au village, maintenant, lui dira l'un d'eux.
Tu ne seras jamais une insulaire, mais tu appartiens à notre mer, lui avait dit une autre.
Dans la mer, je vole, je m'élance et me retrouve. Dans la mer, je suis accueillie. Et quand je rejoins la rive, je ruisselle de tout mon être, conclut-elle.
Francis Richard
1 - Otok signifie île en croate.
2 - Le récit est émaillé de citations en langue slave. En annexe, se trouve une note sur la prononciation de lettres particulières, qui diffère du français.
La Fille de sel, Sonia Zoran, 348 pages, Éditions de l'Aire
