Quiconque a étudié le jeu d'échecs avec des livres doit savoir qu'il y a un livre qu'il faut avoir absolument lu : il s'agit du livre de David Bronstein "L'art du combat aux échecs" qui relate le tournoi des candidats 1953. Et si ce tournoi est devenu aussi mythique, c'est grâce à ce livre, qui explore plus les tréfonds du jeu, qu'un simple commentaire du tournoi -ce que Bronstein fait assez peu-. Miguel Najdorf a aussi réalisé un livre sur le tournoi -très bon aussi mais beaucoup moins célèbre-.
C'est l'occasion de parler de ce tournoi sous l'angle de la compétition.

Couverture de la réédition du livre de Bronstein (j'ai l'édition datant des années 1980)
Le contexte.
La fin de l'été 1953 présente un contexte général moins lourd qu'au début de l'année. La mort de Staline en mars a probablement amorcé l'armistice de la guerre de Corée, signée quelques semaines avant le début du tournoi des candidats. Les purges se sont achevées dans le bloc communiste (l'élimination de Béria -chef de la police politique soviétique- est un des derniers épisodes ) et le McCarthysme a aussi craché ses derniers feux aux Etats-Unis.
Sur le plan échiquéen, l'URSS domine toujours autant et peut-être jamais aussi fortement qu'elle l'a fait. Pour éviter des problèmes de visa, la FIDE a décidé de confier le déroulement des compétitions pour le championnat du monde à des pays non engagés directement dans la guerre froide. Comme en 1948, la Suède a récupéré l'Interzonal pour 1952. Mais en 1953, la Suisse et les villes de Neuhausen et Zürich (distantes d'une cinquantaine de kilomètres). sont un cadre plus neutre et plus apaisé. Du 28 aôut au 24 octobre, 15 participants doivent s'affronter : un seul vainqueur pour affronter au printemps 1954, Mikhaïl Botvinnik, le champion du monde.
Les participants.
Par rapport à 1950, il y a 15 participants et non 10. Pourquoi ? Plusieurs raisons :
- Si on avait maintenu le nombre à 10, il y aurait eu ... 9 Soviétiques ! Seul l'Argentin Najdorf aurait évité que ce tournoi soit un championnat d'URSS déguisé (ça tombe bien car celui de 1953 a été annulé en raison du deuil national imposé à la mort de Staline).
- Max Euwe et Samuel Reshevsky (le meilleur joueur américain et occidental) n'avaient pas pu participer au tournoi de 1950. Les qualifier est une manière de se rattraper.
Qui sont les 15 ?
D'abord les joueurs qualifiés par le résultat du tournoi des candidats de 1950 :
-David Bronstein (vice-champion du monde et vainqueur du tournoi), Isaac Boleslavsky (premier ex-aequo), Vassily Smyslov (troisième), Paul Kérès (quatrième). Tous sont Soviétiques. Enfin Miguel Najdorf (cinquième)
Ensuite les qualifiés par l'interzonal : Alexandre Kotov, Tigran Petrossian, Mark Taïmanov, Efim Geller. Tous sont Soviétiques.
Reste la zone grise : 4 joueurs ont terminé à égalité à la 5e place de l'interzonal. Le départage a favorisé le Soviétique Youri Averbach (dernier des participants à décéder en 2022 à l'âge de 100 ans) mais aussi le Suédois Gideon Stahlberg, le Hongrois Laszlo Szabo et le Yougoslave Svetozar Gligoric. Sans que je puisse affirmer à 100% que c'est juste, il semble que la FIDE ait décidé d'inclure tous les ex-aequo, en raison des difficultés techniques (et financières ?) à organiser un tournoi de barrage entre les 4 participants. D'où la décision de repêcher tout le monde. Pourtant, il n'était pas totalement clair au départ que Gligoric pourrait être le 15e homme. C'est finalement le cas mais un joueur de plus fait 4 rondes supplémentaires (de 26 à 30).
Un tournoi marathon.
Le tournoi des candidats 1950 s'était déroule sur 18 rondes. Celui de 1953 s'étend sur 30 (du jamais vu ni revu) ; le nombre impair de joueurs (15) offre deux rondes de repos à chaque joueur et une pause de quelques jours est prévue à la mi-tournoi, le temps de transférer la compétition de Neuhausen à l'auditorium de Zürich.
Qui est favori ?
Un Soviétique. Mais lequel ? Selon Bronstein, la Fédération Soviétique avait désigné Smyslov comme étant celui qui devait gagner. Mais 5 joueurs étaient nommés pour être capable de gagner le tournoi : Bronstein, en tant que "tenant du titre" et vice-champion du monde (en ayant fait match nul contre Botvinnik), Smyslov, Kérès (champion d'URSS 1952), Reshevsky et Kotov, l'impressionnant vainqueur du tournoi interzonal. Cependant, les chances de Reshevsky étaient minces : seul Américain contre neuf Soviétiques qui vont le battre.
Ce tournoi à 15 joueurs est aussi l'occasion de découvrir quelques novices de ce tournoi : Gligoric, Averbakh, Geller, Petrossian, Taïmanov font partie de la génération émergente. A 24 ans, Tigran Petrossian est le benjamin du tournoi et traîne déjà une réputation de joueur dur à battre.
Le déroulement.
Je ne vais pas détailler les 30 rondes, ça serait long. Mais j'irai par phase.
Le début du tournoi condamne quasiment un des favoris : Alexandre Kotov. Avec 3 défaites et une exemption, il est à 0/4. Certes, le tournoi est long mais sa motivation en a pris un coup pour jouer la victoire. Néanmoins, sa combativité et son talent lui ont permis au final de terminer à 14/28 (50% des points). C'est Smyslov qui a le meilleur départ avec 3/4. Mais les autres sont juste derrière avec 2,5 : Bronstein, Euwe, Averbakh, Najdorf, Reshevsky. Kérès traîne un peu avec 2 points, après une défaite contre Averbakh.
Reshevsky contre Petrossian à la 2e ronde. Dans une position délicate, le Soviétique trouve le magnifique 25..Te7-e6, qui sacrifie la qualité mais stoppe l'initiative blanche. Cette partie est un des premiers exemples des sacrifices de qualité (Tour contre Fou ou Cavalier) qui ont forgé la réputation de Petrossian.
Le "gentleman de Tallinn" accélère pourtant dans les 4 rondes suivantes avec 3 points. Avec 5/8, il a rattrapé Smyslov (mais qui n'a que 7 parties) et devance Najdorf et Bronstein avec 4,5 points. Mais un homme a placé une accélération : Samuel Reshevsky. L'ex-enfant prodige a 6/8.
Les rondes suivantes sont une course poursuite entre Reshevsky et Smyslov : ils se neutralisent à la 10e ronde (nulle rapide) mais Smyslov bat Kérès et Gligoric pour prendre la tête à la 12e ronde : 8 points pour le Moscovite, 7,5 points pour l'Américain. Najdorf est 3e avec 7 points, Bronstein 4e avec 6,5.
La 12e ronde est aussi l'occasion pour Stahlberg de briser une séquence épouvantable : après sa victoire à la 2e ronde contre Kotov, le Suédois a fait match nul à la 3e ronde puis n'a marqué qu'une nulle entre les rondes 4 et 11. Sa victoire contre Averbakh (qu'il battit deux fois dans le tournoi d'ailleurs) est un bol d'air.
Le premier prix de beauté du tournoi. Averbakh contre Kotov. Averbakh a joué 30.Cc3-e2 pour jouer Cg1 et défendre h3. Kotov le devance et joue 30...Dd7xh3+ !! qui gagne de manière forcée.
Les 3 dernières rondes du premier tour sont l'occasion de quelques combats énormes : Bronstein bat Reshevsky avec les Noirs alors qu'on lui avait donné justement l'ordre de gagner à la 13e. Il se replace dans la course et donne plus de marge à Smyslov. Ce dernier manque même le break à la 15e ronde s'il avait vu un gain contre le jeune Petrossian, qui impressionne.
Le classement à mi-parcours.
A mi-parcours, Vassily Smyslov a un point d'avance sur la paire Bronstein-Reshevsky. Kérès est loin (7/14). On notera la belle tenue de Max Euwe : à 52 ans, l'ancien champion du monde est 5e ex-aequo, à égalité avec le jeune Petrossian. La deuxième moitié du tournoi a été beaucoup plus dur pour lui. Boleslavsky, premier il y a 3 ans, n'est pas dépassé mais il est loin de son niveau de 1950. Enfin Kotov est pratiquement revenu à 50% malgré son départ calamiteux.
Le début du deuxième tour confirme la tendance : la victoire se jouera entre Smyslov et Reshevsky. Derrière, Bronstein n'avance pas et Kérès amorce sa remontée (3 victoires consécutives). A la 21e ronde, Smyslov gaffe contre Kotov et perd sa première partie. Reshevsky le rejoint en tête, un demi-point devant Bronstein et un point devant Kérès.
Les rondes suivantes sont décisives pour la victoire. Reshevsky perd une finale pourtant bien engagée contre Kotov et il manque le gain contre Geller.
Geller contre Reshevsky. Les Blancs ont deux pions de plus dans cette finale et le pion f5 est en danger. Geller trouve pourtant l'échappatoire qu'a oublié l'Américain : 53...Ta3-f3+ !! Si le Roi blanc prend la tour, c'est pat ! Après 54.Rf2-e2 Tf3xg3 55.Tf6xf5+ Rh5xh4, c'est nul.
Celui-ci s'incline contre Smyslov alors que Kérès revient. La partie Kérès-Smyslov est cruciale : l'Estonien tente une attaque audacieuse et dangereuse en sacrifiant une tour ; Smyslov trouve intuitivement la seule défense. Kérès ne veut (ne peut) pas se contenter de la nulle et force, puis perd.
Kérès vient de jouer 19.Tc3-h3. Smyslov réfléchit environ une heure avant de jouer 19...d5xc4 avec raison (la prise de la T était perdante).
La ronde suivante, la partie Smyslov-Reshevsky scelle le sort du tournoi : Smyslov l'emporte contre l'Américain, presque condamné lui aussi à la victoire. Dans le même temps, Bronstein gaffe contre Geller. Après 25 rondes, Smyslov a 1,5 point d'avance sur Reshevsky, 2 sur Bronstein et 2,5 sur Kérès. Bronstein tente une dernière surprise contre Smyslov mais il n'obtient rien et la nulle est rapidement conclue. Vasslily Smyslov l'emporte au final avec deux points d'avance sur le trio Bronstein-Reshevsky-Kérès.

Quelques participants au tournoi : Paul Kérès, Miguel Najdorf, Vassily Smyslov et Mark Taïmanov. Smyslov était un excellent chanteur d'opéra et Taïmanov un excellent pianiste.
Si Petrossian réussit une belle performance, Najdorf est à son rang et on peut être déçu de Boleslavsky, jamais dans la course à la première place. Quant à Kotov, il a été le seul à battre Smyslov et c'est un bilan très mitigé, plombé par un début de tournoi calamiteux.
Le classement final

Vassily Smyslov (1921-2010). Vainqueur du tournoi des candidats clair et net.
Et la suite ?
En 1954, Smyslov affronte Botvinnik. Match spectaculaire (8 parties décisives consécutives, 14 gains en 24 parties) qui s'achève par un match nul (12-12) qui profite à Botvinnik comme en 1951. Smyslov n'a pas perdu la flamme cette fois.
Si les suivants ont pu tenter leur chance, ce n'est plus le cas de Reshevsky, qui ne sera plus jamais candidat. On peut dire la même chose de Max Euwe (52 ans en 1953), qui se retire des grands tournois. La performance de Tigran Petrossian (5e avec 15 points) est notée : pour son premier tournoi des candidats, il termine en tête du peloton des poursuivants même s'il n'a jamais été dans la course à la qualification.
15 candidats, c'était beaucoup, même trop. Le prochain tournoi des candidats retrouve la formule de 1950.
