Les salauds m'ont rattrapée, saisie. Arme sur la tempe cette fois. Au vu et au su de tous. Rouée de coup. Traînée jusqu'à la voiture. Une Ford Falcon. Sans plaques. Verte, je crois. Bien large avec un grand coffre. Leur tombeau roulant qu'ils n'avaient même pas pris la peine de garer.
Dès le prologue, le lecteur sait qui est La disparue de Córdoba. Elle s'appelle Claudia Pérez, est mère de deux petites filles, Soledad et Alicia. Elle a disparu en janvier 1976, à Córdoba, une ville du centre-nord de l'Argentine, précisément à l'angle des boulevards San Juan et Chacabuco.
Claudia n'est pas la seule de la famille à disparaître en ce temps-là. Son frère Ernesto, sa belle-soeur Tina, leur camarade Eduardo, l'ont précédée, ont été pris, c'est-à-dire raflés, enlevés, sans que personne ne sache ce que ces personnes, considérées comme des subversifs, sont devenues.
Quelques semaines plus tard, le 24 mars 1976, il y a 50 ans, les militaires faisaient un coup d'État. Cette dictature durerait jusqu'au 10 mars 1983. À la fin de l'ouvrage, l'auteure ajoute que cette dictature serait marquée par les disparitions forcées, la torture et un génocide social et politique.
Pour comprendre cette disparition et ses conséquences sur sa famille, l'auteure de ce roman, qui est inspiré de faits réels, mais relève de la fiction, fait des allers et retours dans le temps, quelques années avant et bien après, c'est-à-dire en 2016, où les criminels seront enfin condamnés.
Quelques années avant, Miguel et Claudia se sont connus, se sont engagés contre le régime, qui devait se terminer par une énième dictature. En mai 1978, Miguel part avec ses deux filles, de quatre et trois ans, pour la Suisse, à Meyrin, où se trouvent déjà d'autres réfugiés argentins.
Miguel a une formule en espagnol: Adelante !, c'est-à-dire il faut aller de l'avant maintenant!. Il ne veut pas parler du passé, même si la Suisse ne sera jamais son pays. Ses deux filles n'ont pas de grands-pères, mais des grands-mères, Yoli et Quica, une tante, Beatriz, la soeur de leur mère.
Soledad et Alicia seraient naturalisées, mais cela ne les empêcherait pas de vouloir savoir ce qui était arrivé à leur mère. Avec Inés, leur père quitterait la Suisse pour l'Uruguay, juste en face de l'Argentine. Il ne serait donc pas auprès d'elles quand le Jardin des disparus serait inauguré.
Soledad et sa tante Beatriz retourneraient en Argentine pour y entamer des poursuites judiciaires. Soledad porterait plainte le 21 septembre 2005, jour symbolique puisque date anniversaire de la naissance de sa mère et fête de l'enfant qu'elle porterait, Mateo, conçu avec son Nicolas...
La procédure durerait au total plus de dix ans. Miguel Pérez témoignerait le 24 septembre 2015 devant le Tribunal à Córdoba. Le verdict ne serait prononcé que le 25 août 2016. Justice serait enfin rendue. La peur aurait changé de camp. Et les proches des disparus lors pourraient dire:
Nunca más, plus jamais ça.
Francis Richard
N.B.
On estime qu'environ 30 000 personnes ont disparu et 500 bébés ont été volés durant la dictature de 1976 à 1983 à l'échelle du pays. L'État argentin a officiellement reconnu ce chiffre dans plusieurs discours présidentiels et commémorations, même si certains secteurs conservateurs ou négationnistes contestent encore ce nombre.
La disparue de Córdoba, Kyra Dupont Troubetzkoy, 280 pages, Favre
Livres de l'auteure précédemment chroniqués:
Petit essai assassin sur la vie conjugale, Éditions Luce Wilquin (2011)
Le hasard a tout prévu, Éditions Luce Wilquin (2013)
L'envol des milans, 5 sens éditions (2021)
Le piège de papier, Favre (2023)
