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Couleurs couleuvre, de Martine Ruchat

Publié le 20 mars 2026 par Francisrichard @francisrichard
Couleurs couleuvre, de Martine Ruchat

Anne avait été si heureuse de rencontrer cet homme. Le précédent s'était suicidé et le dernier était mort subitement. Sa mère aurait-elle eu raison de s'inquiéter pour sa fille? Or, mon amie avait toujours su faire face à l'adversité. Je l'admirais pour cela.

Dans l'appartement d'un quartier populaire de la ville, où Anne a vécu sept ans avec cet homme et qu'elle a quitté sans crier gare, la narratrice, alertée par sa soeur que le loyer n'est plus payé, qu'il faut le libérer, trouve des cahiers de beaucoup de couleurs:

Bleu ciel, orange, rouge, jaune, turquoise, vert, bleu foncé. À même le sol, il y a un carnet noir. Sur le bureau, un autre carnet avec des raies noires et blanches verticales.

Dans ses carnets, reconnaît-elle en prologue, notes, liasses de brouillons et enveloppes en plastique, Anne m'offre les archives de sa vie en un roman, car comment appeler autrement tant d'écritures pêle-mêle que j'ai glissées dans un grand tiroir sous mon lit?

En lisant ces écrits, ces carnets, qui constituent autant de chapitres de sa vie, en confrontant ce qu'ils révèlent avec ce dont elle se souvient des confidences que lui a faites sa chère amie, la narratrice écrit à sa place le roman ébauché par elle de cette relation.

Cet homme, plus âgé qu'elles, avait attiré leur attention quand elles avaient dix-sept ans. Ce multi-divorcé était réapparu. Il n'avait pas trois ans de plus, comme elles le pensaient, mais bien une dizaine d'années de plus, ce qui n'est pas vraiment la même chose... 

Un jour, il vient s'installer chez Anne, 65 ans, avec ses affaires; elle le laisse faire. La narratrice découvrira dans les carnets qu'il était imbu de sa personne, méprisant, méchant et même violent. Ce n'était pas l'homme qu'elle avait vu deux, trois ou quatre fois...

Anne suit dans ses propriétés, dans ses voyages, cet homme brun, avant qu'il ne devienne un homme couché, enfin un homme cassé. Au cours de ces sept ans, Anne n'a pas vu venir cette lente détérioration non pas seulement de la relation mais d'elle-même.

Pourtant Anne aurait pu la voir venir. Du moins cela est-il perceptible dans ce qu'elle écrit sur sa relation avec cet homme, et sur elle-même. Mais ne faut-il pas prendre de la distance, comme le fait la narratrice en lisant les carnets, pour s'en rendre compte:

Les "ma chérie", les "ce n'est pas grave" et les "c'est ta narration" cachaient le vide de leurs échanges.

Insidieusement, Anne s'était éprise de sa propre fiction.

La narratrice, pour qui Anne était une héroïne des temps modernes, lui apparaissant comme une femme indépendante, dégagée de toute contrainte qu'elle soit financière, morale ou intellectuelle, n'imaginait pas qu'elle puisse être étouffée par un tel homme:

Ce livre qui s'écrit porté par la colère est un écho des textes de ma chère amie. Il est également un message: il faut se méfier du consentement, car consentir n'est pas vouloir.

Le lecteur, une fois sa lecture terminée, se demande si le titre Couleurs couleuvre ne fait pas référence à l'expression avaler une couleuvre qui signifie, selon le Larousse, subir des affronts sans protester, être crédule, sous toutes les couleurs des neuf carnets... 

Francis Richard

Couleurs couleuvre, Martine Ruchat, 144 pages, BSN Press

Livre précédent:

Sensations océaniques336 pages, Éditions Encre Fraîche (2024)


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