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La femme qui inventa l'amour, d'Alexandre Jardin

Publié le 31 mars 2026 par Francisrichard @francisrichard
La femme qui inventa l'amour, d'Alexandre Jardin

Pourquoi devient-on extraordinaire quand on aime? Parce que l'Amour absolu, cet enthousiasme poétique qui dissout nos limites, fut découvert dans l'Antiquité chinoise par une femme. Dans un monde sans amour, encore endormi, mais au bord de cette découverte, cette princesse du XIIIsiècle avant J.C. eut le génie d'éprouver des émotions inconnues, non calibrées, et de les nommer.

Est-ce un mythe ou une réalité? Peu importe. Vraiment. Alexandre Jardin ne se prononce d'ailleurs pas. L'important est de faire partie des Réveillés qui savent que cette invention, propre à l'humanité, lui aura fait accomplir de grandes choses, des choses extraordinaires, folles, comme l'est la vie.

Dans le royaume himalayen du Quinghai, à Xining, la princesse Xi observe un oiseau-jardinier qui s'est installé sur sa terrasse pour construire, jour après jour, un étrange pavillon. Il le crée pour sa femelle, qui vient, part, revient. Quand elle consent à y pénétrer, il danse: il a gagné son coeur.

Dans le royaume himalayen du Qinghai, à Xining, la princesse Xi voit, par sa fenêtre, l'aristocrate Cheng passer sur un fil. Le funambule se dérobe ainsi par la voie des airs aux hommes lancés à sa poursuite par le général Kong, à qui, simple soldat, il a répondu avec impertinence, en s'amusant:

Elle seule devine la nature profonde de cet homme sans que son coeur la saisisse complètement. [...] Si son coeur piaffe, elle ne sait pas encore que la vérité abyssale de toute personne réside dans ce qui échappe encore aux habitants de l'ancienne Chine: l'émotion personnelle, l'éveil du coeur.

À sept ans, avec la complicité de sa nounou, elle a triché, envoyé, à sa place, une fillette des glaciers qui lui ressemblait suivre le rituel du Renoncement à l'enfant intérieur. Aussi a-t-elle grandi avec la conviction muette que l'enfance est un poème salvateur qui ne finit jamais si l'on en prend soin.

À vingt-huit ans, Xi sait bien que, quand son père, le roi, mourra, elle sera mise à mort en vertu d'un autre rituel, funéraire celui-là, selon lequel la cour et l'entourage immédiat du défunt doivent être conservés à ses côtés après le grand début du trépasLe coeur individuel est tenu pour négligeable.

Xi tient en piètre estime son demi-frère Kong, qui est l'héritier hélas désigné. Comme elle n'a pas sa langue dans sa poche, elle le dit tout de go à son père sur le point de rejoindre les ancêtres de la dynastie des Dragons célestes: Père, vous n'étiez pas obligé de choisir le plus méchant d'entre nous.

Un petit matin, elle voit Cheng sortir un large pinceau et écrire de la poésie pure sur les murs des bâtiments du port lacustre à l'insu de tous. Cette poésie, toute d'intimité et d'affirmation brutale de soi, s'adresse à elle. Un sentiment inconnu, très énigmatique s'empare d'elle, le bonheur d'un Éveil. 

Ils se revoient. L'enfant en eux se délivre et part à la conquête de l'autre. Ils jouent. Ils brisent les règles. Xi devient un monde entier pour Cheng. Et Cheng pour elle. Le sentiment qu'ils éprouvent l'un pour l'autre leur donne de l'énergie. Il ne reste plus qu'à le nommer, par un simple mot, bref.

Xi rencontre Moko, une ermite-voyante, qui lui suggère le mot Amour, c'est-à-dire le nom du plus haut sommet de QinhaiCe pic - plus haut que l'Everest actuel - désigne en langue courante le maximum du réel sur la Terre. En acceptant la fréquence de ce mot, elle ne sera plus jamais séparée de la vie

Inspirée, Xi poétise: Il n'y a qu'un seul bonheur dans cette vie, c'est d'aimer et d'être aimé. S'écoutant, elle crée le kanji qu'elle nomme "Amour": Treize coups brefs, instinctifs, capture le rayonnement du mot himalayesque. Pas moins de treize, car ce sentiment est construit, riche et complexe.

L'histoire ne s'arrête évidemment pas là. Dès lors l'Amour change le monde, à commencer par le royaume de Quinghai, puis tout l'Empire. Moko en avait prévenu Xi: On peut faire beaucoup avec la haine, encore plus avec l'amour. Après bien des tribulations, il semblerait, las, qu'il n'en reste rien:

Rien? Non, l'idée de l'amour rêve dans les coeurs désormais. Les oiseaux-jardiniers continuent de bâtir des nids. Le kanji signifiant "Amour" reparaîtra des siècles plus tard après une ère d'oubli. Il ne cessera de rêver en nous. Un kanji ne meurt jamais.

Francis Richard

La femme qui inventa l'amour, Alexandre Jardin, 320 pages, Michel Lafon

Livres précédemment chroniqués:

Laissez-nous faire!, Robert Laffont (2015)

Le roman vrai d'Alexandre, Éditions de l'Observatoire (2019)

Française, Albin Michel (2020)

Frères, Albin Michel (2023)

Les #gueux, Michel Lafon (2025)


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