Vincent Trémolet de Villers a eu le privilège de s'entretenir à plusieurs reprises avec Alain Finkielkraut: Ce livre est le fruit de ces entretiens. Ils se sont déroulés sans certitude d'être publiés.
Comme le dit le journaliste du Figaro dans sa préface, les pages que le lecteur découvrira sont des pages tourmentées, poignantes, fascinantes
La France de l'enfance d'Alain Finkielkraut est celle que j'ai connue - il est de deux ans mon aîné. Parmi les exemples qu'il donne, je n'en retiendrai que trois, qui se suivent, même s'il faudrait tous les citer:
C'était tous les ans l'étude d'une pièce de Molière, d'une pièce de Corneille et d'une pièce de Racine.
C'était un pays qui ne se demandait pas ce qu'il allait devenir.
C'était l'antisémitisme résiduel.
De parents juifs, rescapés de la Shoah, il confie: Je me suis senti devenir français quand j'ai vu la France, au moment même où elle changeait de visage, se dépouiller rageusement d'elle-même.
Plus loin, il précise: Me sentir français, c'est en étrange pays dans mon pays lui-même, avoir la nostalgie de la France.
Plus loin encore, il ajoute: Je suis français par la montagne Sainte-Victoire, la basilique de Vézelay, l'église romane de Saint-Léon-sur-Vézère, les paysages de Dordogne, le col du Ventoux, les vaches normandes, le cimetière de Loumarin où repose Albert Camus, mais aussi par la place de la Concorde illuminée la nuit...
Pour Alain Finkielkraut, enracinement n'est pas un gros mot: Malgré Barrès et grâce à Simone Weil, le mot d'"enracinement" ne me fait pas peur.
D'ailleurs il en donne la confirmation en disant: Je suis enraciné dans la langue française. C'est pourquoi, Juif polonais, né en France et naturalisé à un an, il est inconsolable de voir cette terre nourricière s'effriter et, même, s'effondrer.
Au cours de ces entretiens, Alain Finkielkraut parle des animaux et cite Winston Churchill: Les chiens vous regardent d'en bas, les chats vous regardent de haut. Donnez-moi un cochon! Il vous regarde dans les yeux et vous traite en égal.
Alain Finkielkraut n'a pas de goût pour l'affrontement - il aime les réconciliations - mais il trouve trop facile de dénoncer la société du spectacle en évitant, pour ne fâcher personne, de dénoncer ceux qui l'incarnent.
Vincent Trémollet de Villers l'interroge, entre autres, sur l'immigration:
Avec l'opposition des dominants et des dominés qui succédait dans la gauche intellectuelle à la lutte des classes, on a constitué les islamistes en malheureux et on a qualifié d'islamophobes, c'est-à-dire de racistes, tous ceux qui regardaient en face la réalité de ce choc de civilisations.
Sur les évolutions sociétales:
Je rends grâce à l'égalité des conditions qu'elle ne soit plus d'actualité.
Mais:
Le grand parcours de l'émancipation, inauguré à la Renaissance, trouve son achèvement dans la mise en examen de la culture, c'est-à-dire de l'esprit même de la Renaissance.
Sur la gauche:
J'ai surtout vu la gauche abandonner une à une ses causes les plus chères: la laïcité, l'école, le droit à la sûreté et, pour ne pas faire le jeu de l'extrême-droite, la nation, ce bien de ceux qui n'ont rien, comme disait Jaurès. [...] C'est parce que je suis de gauche que je ne suis plus de gauche.
Il se dit:
- conservateur, c'est-à-dire pour l'écologie intégrale: sauver la terre mais aussi la langue, la culture, la transmission, la beauté du monde;
- libéral, c'est-à-dire pour l'initiative individuelle et la concurrence;
- socialiste, c'est-à-dire pour que le marché ne règne pas en maître sur tous les secteurs d'activité;
- mais pas progressiste: pour autant, il n'est pas réactionnaire, il est catastrophé.
Sur Israël:
- Le Grand Israël est le pendant juif de la charte du Hamas.1
- L'État juif parce qu'il est juif vit sous le regard du monde entier.
- Israël est un rêve extravagant qui a pris corps. C'est une construction et une renaissance. C'est un refuge dangereux. C'est un réconfort et une source de tourments. C'est une fierté malheureuse. C'est un miracle en grand péril, extérieur et intérieur.
- À force d'invoquer Auschwitz, on ne sait plus ce qui s'est passé à Auschwitz. À force d'en appeler à la compassion, on ne voit pas la différence entre une guerre meurtrière et l'extermination méthodique d'un peuple.
Sur l'antisémitisme:
- La mémoire qui a vaincu l'oubli ne protège plus les Juifs de l'antisémitisme. La volonté de ne jamais oublier s'est retournée contre eux. Pour empêcher le retour de la Bête immonde, on a vu récemment se constituer un front républicain grâce auquel un antisémitisme débridé prospère à l'Assemblée nationale.
- L'antisémitisme qui sévit aujourd'hui sur le Vieux Continent est un antisémitisme d'importation2. Rima Hassan et Houria Bouteldja ne sont pas les héritières de Maurras. Elles sont les porte-parole de la "nouvelle France" sur laquelle la gauche radicale compte pour accéder un jour au pouvoir.
Sur l'antisionisme:
- L'antisionisme n'est pas, et n'a jamais été, la critique de la politique israélienne. Il est l'hostilité déclarée à l'existence de l'État d'Israël...
Il n'est pas de ceux qui, parmi les Juifs, prennent le prétexte de la nouvelle démonisation d'Israël pour disqualifier comme antisémite toute critique de la politique israélienne:
Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine sans avoir la consolation de l'innocence. C'est cela, le coeur lourd.
Francis Richard
1 - Une confédération jordano-palestinienne est sans doute plus sensée qu'un État palestinien coincé entre Israël et la Jordanie. Mais dans tous les cas de figure, c'est la séparation qui s'impose.
2 - Ce n'est pas une importation du conflit israélo-palestinien, mais une importation du 7 octobre.
Le coeur lourd, Alain Finkielkraut, 176 pages, Gallimard
Livres de l'auteur précédemment chroniqués:
Chez Stock:
L'identité malheureuse (2013)
La seule exactitude (2015)
Chez Gallimard:
À la première personne (2019)
