De la frustration au mea culpa du lecteur.
Editions des mondes à faire, Vaulx-en-Velin, 2026.
Il est de ces livres qui, dès leur sortie annoncée, vous saisissent d’une envie impétueuse de vous précipiter vers la première librairie, animé d’une frénésie de possession et de dévoration. Cela ne s’explique pas toujours. Le livre de Sophie Houdart appartient à cette catégorie-là.
Je n’ai pas d’appétence particulière pour les questions nucléaires – le livre évoque l’après Fukushima, et n’ai qu’une vague connaissance, plutôt littéraire, du Japon. Une attirance fantasmée peut-être.
C’est ailleurs que naît cet enthousiasme. D’abord l’auteure est anthropologue, ma discipline de prédilection. Ensuite est annoncée une enquête – un atout, sur un sujet insolite : Que signifie vivre dans un monde contaminé par de faibles doses en radioactivité ? Cette question qui introduit le 4ème de couverture va droit au but et s’annonce passionnante. Quelques lignes plus loin dévoilent un peu plus le contenu : On voit comment les habitants et les agriculteurs cherchent à comprendre leur nouvel état du monde, en expérimentant auprès de scientifiques engagés les liaisons et déliaisons qui font leur quotidien.
Ma curiosité est mobilisée et le livre plutôt beau, couverture opacifiée par un voile de papier, titre et nom de l’auteur à la typographie verticale. La première phrase annonce déjà un dessert gourmand : Dans ce qui va suivre, je parlerai depuis quelque part et c’est donc depuis là qu’il faudra entendre mon propos. (p.15) Très bien. De l’anthropologie du « je » et de l’anthropologie située.
Ces belles promesses semblent cependant en partie contrariées par les 200 premières pages qui documentent de façon exhaustive et détaillée toutes les connaissances produites sur les catastrophes nucléaires, de Hiroshima à Fukushima en passant par Tchernobyl. Rapports, conférences, documentaires, toutes les expertises en physique, médecine, psychologie, géologie, histoire… sont convoquées et longuement développées, complétées par quelques incursions dans la littérature et l’art. C’est le travail d’un chercheur sérieux de compiler toutes ces informations, ce n’est pas ce qui est en cause mais faut-il les exposer si longuement au risque de doucher l’intérêt du lecteur qui se sent du coup un peu floué ? D’autant plus que le texte est parsemé d’informations passionnantes, insolites et uniques, que seule l’enquête sur place peut mettre à jour. Cultiver en bio. Garder le paysage avant que la nature ne reprenne ses droits… Le lecteur voudrait en savoir plus tout de suite mais les sources de seconde main, auxquelles il pourrait (lui semble-t-il) accéder potentiellement par lui-même, reprennent le dessus. Il se perd alors en conjectures : Sophie Houdart cherche-t-elle à « armer » la compréhension du lecteur ? N’a-t-elle pas su « élaguer » le texte, faire le deuil d’une partie de son labeur ? En exposer l’ampleur ? Son ouvrage s’inscrit-il dans la lignée de ceux qui, par l’asymétrie des sources de première et seconde main (bibliographiques), affaiblissent l’enquête ? S’agit-il du vieux complexe des sciences humaines face aux sciences dites « dures » qui nécessite de prouver que l’on comprend parfaitement ce dont on parle ? Si face à des experts cela va effectivement influencer la qualité et la précision des informations recueillies, la question du lecteur peut s’envisager différemment. Ces quelques atermoiements n’ont pour ambition, même s’ils dévoilent aussi un parcours de lecture, que de signifier la frustration initiale du lecteur. Et puis soudain, le lecteur s’aperçoit qu’il fait fausse route. Il a négligé les indices qui parsèment pourtant le texte.
L’auteure effectue plusieurs séjours à Towa, ville située à une cinquantaine de kilomètres de la centrale de Fukushima, limitrophe de la zone interdite, qui a été évacuée[i]. Trop éloignée pour recevoir des aides mais trop proche pour être en sécurité. Sophie Houdart opte pour une restitution chronologique de l’enquête et interagit avec des chercheurs (sociologues, économistes, agronomes…) qui travaillent en étroite coopération avec des agriculteurs, eux-mêmes interlocuteurs et hôtes de l’anthropologue. La rareté et la singularité des accidents nucléaires engendrent un besoin de comprendre les bouleversements à l’œuvre mais surtout les stratégies d’euphémisation des responsables, Etat et industriels, conduisent les habitants à cette conclusion : Monsieur Hasegawa explique que c’est la première leçon donnée par la radioactivité : qu’en la matière, on ne peut compter que sur soi, on doit interpréter par soi-même. Les informations et les conseils sont trop discordants au Japon comme ailleurs… (p.103) De là découle une double stratégie : s’informer sur la radioactivité et étudier par soi-même ses manifestations.
C’est en grande partie avec ses interlocuteurs que l’anthropologue visite des lieux essentiels et assiste à des conférences. Ce processus d’accumulation de savoirs s’inscrit donc pleinement dans l’enquête. Celui-ci a aussi une fonction spécifique : Si on ne sait pas, on a peur, me dit Monsieur Mutō. (p.134) Les habitants ont peur, Sophie Houdart a peur et c’est bien légitime, elle marche comme dans les pas d’un démineur dans un champ de mines ou, pour le dire autrement, elle s’appuie sur l’expérience engrangée par les habitants qui n’ont pas le choix : il leur faut vivre avec la radioactivité. Monsieur Hasegawa encore précise que c’est le propre de la radioactivité d’être invisible, inodore et intouchable- seules les mesures peuvent donner prise sur elle. (p.102) Le début du texte est encombré par la multiplication des mesures, qu’elles soient affichées sur le bord de la route ou effectuées par tout un chacun mais la frénésie de la mesure ne fait que restituer une tentative de reprendre le contrôle, d’être conscient du danger et du risque réels. Acquérir un savoir et mesurer sont deux facettes d’une même intention : se donner les moyens d’apprivoiser la peur ou du moins de la rationnaliser.
Puis le texte s’installe peu à peu dans la routine de l’enquête et du quotidien du vivre avec – la radioactivité, mais surtout du vivre sans – l’Etat. Le « ne compter que sur soi » devient une organisation locale collective, sans hiérarchie, où chercheurs et agriculteurs, habitants inventent ce quotidien et prennent des initiatives pour tenir à distance le césium ou contribuer à décontaminer la zone. Les chercheurs n’y sont jamais surplombants mais à l’écoute, dans un grand respect du savoir qui s’élabore en commun ; chacun est au service de l’autre. C’est cette expérience fascinante et foisonnante, faite de renoncements (les champignons cultivés en serre n’ont pas la saveur de ceux cueillis auparavant dans la forêt), d’expérimentations, d’initiatives surprenantes (développer un tourisme rural, revenir à une agriculture vertueuse…) dont nous fait part, avec humilité Sophie Houdart. La micro-échelle adoptée, la longue période d’enquête (des séjours pendant une dizaine d’années) illustrent la force de l’anthropologie afin de connaitre finement un phénomène, ici l’après catastrophe singulière.
Il est de ces livres qui mériteraient une double lecture ; une première pour saisir où veut nous amener l’auteur et débarrasser le lecteur de ce qui peut l’embarrasser, une seconde pour en savourer le contenu qui, ce qui ne gâte rien, bien au contraire, est ici très bien écrit.
[i] Dans une conférence à Pau (11/04/26), le chercheur Thierry Ribault (CNRS) expliquait qu’il aurait fallu évacuer 140 000 km2, Soit 10 millions de personnes déplacées or seuls 1000 km2 l’avaient été dont 27 classés en zone sinistrée.
Colette Milhé
