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Le capitalisme est-il moral ?

Publié le 10 septembre 2008 par Argoul

Renault fait des bénéfices mais licencie, est-ce moral ? Comme il n’y a jamais de mauvaise question – mais seulement de mauvaises réponses – le philosophe de gauche Comte-Sponville (c’est lui qui le dit), tente d’y répondre en plus de 200 pages. Sa réponse ? – elle est clairement « NON ». Le capitalisme est une technique d’efficacité, tout comme la médecine ; ce qu’on lui demande est d’être ce qu’il est : un outil efficace. Et la morale n’a rien à voir là-dedans. Le capitalisme n’est ni moral ni immoral, il est amoral. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas à l’OUTIL d’être moral (l’outil n’est pas une personne !), c’est à l’OUVRIER qui l’utilise d’être moral (même si c’est un cadre ou un patron), c’est-à-dire d’obéir à des fins qui élèvent l’homme. Renault a fait des bénéfices sur les trimestres passés ; en bon gestionnaire, il tente de prévoir l’avenir – et l’avenir est sombre en Europe repue, vieillie et hantée par les économies d’énergie et de tout, au taux trop élevés. Licencier en France pour embaucher en Inde est juste en termes économiques : en Inde est la consommation en plein essor, la jeunesse, le développement, le crédit plus facile. Qu’il faille s’occuper des salariés licenciés est un devoir moral ; qu’il faille licencier pour rester efficace est de la bonne gestion.

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Explication en deux temps. Le premier théorique, le second pratique. 60% de démontage du discours et de définition des concepts ; puis 40% de réponse à des questions concrètes. Le texte provient d’exposés oraux devant divers publics. L’ensemble est bien ficelé, écrit simplement et joliment convaincant. Un conseil cependant : lisez D’ABORD la partie théorique avant de vous précipiter sur les réponses toutes faites – sinon vous les comprendrez mal, premier pas vers le malentendu. Évidemment, ce livre s’adresse à ceux qui veulent comprendre, pas aux « croyants » de toutes convictions ; puisqu’ils sont eux-mêmes persuadés de détenir la Vérité et d’avoir le monopole de la Vertu, nul n’a rien à leur dire.

Pourquoi le capitalisme est-il « amoral » (hors de toute morale) ? Parce que le capitalisme appartient à l’ordre de la technique et pas à l’ordre de la morale. Ce n’est pas la morale qui va produire en pratique le tee-shirt pas cher et joliment imprimé que vous portez ; à l’inverse, ce n’est pas la technique capitaliste qui va vous faire donner aux pauvres. Comte-Sponville reprend la distinction des trois ordres de Pascal : la chair, le cœur, l’esprit. Mais comme il est philosophe il ergote un peu et sépare le troisième ordre en trois qu’il appelle « morale », « éthique » et « divin ». Je ne vois pas ce qu’apporte ce coupage de cheveux en cinq, sinon une satisfaction intime de faire plus que le vieux Pascal… La « morale » serait collective, l’éthique individuelle, quant au divin, il commande le tout… si l’on y croit (Comte-Sponville n’y croit pas mais laisse la porte ouverte). « L’éthique » se différencierait de la morale parce qu’au lieu d’obéir par « devoir », on obéit par « amour » ; c’est un peu spécieux à mon avis, et ramène la « morale » du côté du politiquement correct (donc de l’ordre inférieur juridico-politique). Restons-en donc à la morale au sens habituel sans compliquer pour rien.

Trois ordres principaux donc :

•   Technique et scientifique (dont l’économie fait partie), ce qui est matériel et vérifiable. Cet ordre fonctionne sur le mode du possible/pas possible et du vrai/faux. Mais ce n’est pas la science qui dit le droit ni la technique s’il faut aimer.

•   Juridique et politique, ce qui est relationnel et affectif, ce qui se négocie et se légitime en groupe selon des procédures de la cité, la loi et l’État. Cet ordre fonctionne sur le mode du légal/illégal. Mais la loi n’interdit pas l’égoïsme ni le mépris, ni que le peuple puisse décider ce qu’il veut en étant total souverain (Hitler a été élu…).

•   La morale est l’exigence de la conscience, le moralement souhaitable. Cet ordre fonctionne sur le mode du bien/mal ou souhaitable/non souhaitable. La morale est culturelle et historique et se dresse contre la sauvagerie pour instaurer l’homme debout via le processus de civilisation des mœurs. Elle grandit l’amour, la générosité, le goût de la liberté, tout ce qui est en faveur de l’humain. L’humanisme est une morale. Elle n’est pas « l’ordre moral », contrôlé par des « moralisateurs ». Être moral, c’est s’occuper de son devoir ; être moralisateur, c’est s’occuper du devoir du voisin… Nombre de gens pourront s’y reconnaître, au même titre que les sectateurs de tous intégrismes. Les « yaka » sont des moralisateurs. Pour changer le monde, on ne le dit jamais assez, commençons par se proposer en exemple !

Nous avons donc trois ordres et ils sont en chacun de nous à tous moment. Mais les distinguer permet d’y voir plus clair. Un « bon médecin » n’est pas un médecin « bon » ; s’il est gentil et généreux en plus, tant mieux ! Mais ce qu’on lui demande surtout c’est d’être un professionnel averti qui soigne au mieux de ses connaissances et de sa technique. A la limite, s’il est un salaud dans la vie courante, du moment qu’il m’opère à la perfection, je ne vais pas lui demander plus… Sauf que ce ne sera pas à lui de me dire pour qui voter, ni s’il faut aimer l’infirmière. Nous voyons donc que sauter d’un ordre à l’autre est pervers, « barbarie » ou « angélisme » dit Comte-Sponville ; « ridicule » disait Pascal qui vivait dans une société de Cour (au fait, on en a changé ?) :

Quand la technique veut tout contrôler, rien ne va plus. « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » disait fort justement Rabelais. Ce qu’on appelle le scientisme ne se contente pas d’augmenter le savoir mais en fait la fin de tout, une idéologie selon laquelle ce qui n’est pas mesurable, mathématisable, n’existe pas ou, du moins, ne doit pas être pris en compte (pauvres gamins quand le scientiste rentre chez lui le soir…). Dérivés : la technocratie, l’économisme, la « contrainte militaire » et ainsi de suite.

C’est donc au juridico-politique de contrôler les dérives de la technique. Il a besoin d’experts car le politique ne connaît pas tout ; mais il les laisse à leur place d’analystes et de logiciens, ce ne sont pas eux qui gouvernent ni qui votent les lois. Ils contribuent par leur savoir à leur élaboration et c’est bien ainsi. Inversement, le tout politique qui se moque des faits ou qui impose son volontarisme au mépris des sentiments des gens et de la morale, cela donne Saint-Just et la Terreur, Staline et le goulag, Hitler et la Shoah, et de plus petits intolérants qui n’en sont pas moins toxiques comme Villepin et le CPE ou Aubry et les 35h – en bref tous ceux qui croient qu’il suffit de dire « je veux » pour que la nature se plie à leur désir et que les gens foulent aux pieds leur conscience ou leur amour du travail bien fait…

Il y a donc la morale qui vient chapeauter tout cela, dans le sens « éthique » de l’amour pour l’humain. Lui, il est incontrôlable et nul n’en a jamais assez. Pas besoin d’un ordre supérieur pour limiter l’amour, même les religions en font l’exclusive de Dieu. Saint-Augustin, nourri des classiques et ayant passé une jeunesse fort païenne et dissipée avant de se convertir par raison, a résumé le meilleur du Christianisme lorsqu’il a donné cette formule : « aime et fais ce que tu veux. » Mais, une fois encore, ce n’est pas à la morale de gouverner, ni de dire si le soleil va se lever demain ou si les gènes peuvent se modifier par caractères acquis ! Staline l’a tenté avec la loi « scientifique » du matérialisme historique, puis avec le biologiste Lyssenko. Certains intégristes américains tiennent mordicus que le créationnisme est plus « vrai » que le darwinisme pour expliquer l’évolution de l’homme. C’est du ressort de la foi, pas de la vérité scientifique. Une « autre » vérité me direz-vous ? Je crains alors ceux qui m’affirment qu’un « autre » monde est possible ! Je préfère quant à moi le monde réel, matériel, vérifiable – au monde fumeux des idéalistes de tous poils qui pavent sans cesse de leurs « bonnes » intentions les pire enfers de l’histoire humaine…

Donc la barbarie c’est réduire un ordre supérieur à un inférieur : croire que la politique consiste à appliquer les techniques ou les « lois du marché » seules et pures ; croire que la morale n’est ce que déclare utile la politique (comme éradiquer les koulaks et autres sentiments du même genre).

Et l’angélisme, c’est croire qu’un ordre supérieur doit régenter tous les ordres inférieurs : il n’y a que les enfants et les poètes qui croient que la pluie est méchante – elle tombe, c’est tout ; il n’y a que les naïfs qui croient que la politique n’est faite que de bons sentiments – elle est faite de négociations et de compromis, toujours.

Ces distinctions ne sont pas inutiles ; elles ne sont pas un alibi pour ne rien faire (que le savant sache, que le politique politise, que le moral moralise…) ; elles sont les instruments de la lucidité pour faire porter l’action là où elle doit être.

Le capitalisme est le système économique le plus efficace que l’humanité ait trouvé jusqu’ici pour produire le mieux avec le moins de ressources (en matières, en capitaux, en temps humain) – laissons-le faire ce pourquoi il est fait et où il excelle ! En revanche, ce n’est pas la technique qui gouverne, il est donc nécessaire que l’usage de l’outil capitalisme soit encadré par des lois, démocratiquement débattues et claires pour tout le monde ; il est aussi nécessaire que l’État prenne en charge tous ce qui peut contribuer au bon fonctionnement social de l’efficacité productive (l’éducation, la santé, l’accès au logement et au travail, aux loisirs, la retraite, etc.). Il est enfin nécessaire que la morale commune, celle qui fait sens pour notre société aujourd’hui, trouve son compte dans le fonctionnement de l’ensemble : c’est par exemple la préoccupation pour l’environnement « durable » ou le fonctionnement « éthique » qui va orienter le capitalisme. Pas l’éradiquer, on en a besoin ; pas le changer, il est très efficace ; mais l’orienter en opposant un autre intérêt (philanthropique) à l’intérêt du profit. Il ne s’agit pas de supprimer tout profit (sinon il n’y aurait plus aucun capitaliste, aucune prise de risque, et on sait ce que cela a donné en URSS), il s’agit d’orienter l’intérêt capitaliste (le profit) vers les buts que la morale approuve (ne pas faire travailler des enfants, réduire la consommation d’énergie, retraiter ses déchets, irriguer le tissu social autour de l’entreprise, etc.).

Agir « juste », c’est agir dans chacun de ces ordres sans mélanger tout. C’est aussi être vigilant : la pesanteur des choses tire tout vers le bas, vers la barbarie : la morale se réduit au politiquement correct (ou prôné par le parti), la politique à la technocratie ou à l’économisme… L’humain, à l’inverse, s’efforce toujours de tirer tout vers le haut : il a un éternel besoin de donner sens !

André Comte-Sponville, Le capitalisme est-il moral ? , 2004, Livre de poche, 251 pages


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