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Un été avec Romain Gary, de Maria Pourchet

Publié le 18 mai 2026 par Francisrichard @francisrichard
Un été avec Romain Gary, de Maria Pourchet

Pendant l'été 2024, du 1er juillet au 23 août, France Inter a diffusé 40 émissions, une série de Maria Pourchet pour plonger dans la vie et les romans de Romain Gary, seul écrivain à avoir reçu deux fois le Prix Goncourt, et dont l'œuvre et le nom sont indissociables de son double littéraire Émile Ajar.

Le livre que publient les Éditions Équateurs est composé de vingt-huit lettres, qui tirent leur origine de ces émissions. Elles sont adressées à l'auteur. Par respect, à l'exception d'un court passage, l'auteure y vouvoie Gary, qu'elle aime, même si elle ne l'a connu que littérairement.

Son premier contact, à dix-sept ans, en 1997, est un roman, Les Enchanteurs, qui la convainc de lire tout, tous [ses] romans incroyablement inégaux

Et je ris, comme jamais dans les livres. Vous avez porté l'humour à son point d'incandescence, il faudrait commencer par là. Je ris à chacune de vos phrases.

[...]

Votre oeuvre agit comme une révélation et j'en retire une marche à suivre, une fois pour toutes.

Car Maria Pourchet va écrire à son tour... 

Écrire ces lettres en 2024 est pour elle un vrai bonheur: C'est irrésistible un été avec vous. C'est avoir encore 17 ans.

Dans ces lettres, qui ne sont pas datées, Maria Pourchet raconte Gary, sa naissance en Lituanie le 8 mai 1914, ses premières années à Moscou, sa mère Mina, les petits cailloux qu'il sème dans ses livres pour reconstituer les chemins de vie de sa famille dispersée.

Ce qui caractérise Roman Kacew - son nom originel-, ce sont les noms qu'il s'invente: 

C'est avec le nom que vous dites non.

[...]

En 1974, alors âgé de 60 ans, Ajar sera l'ultime recherche d'unité, un appel d'air. Votre plus folle tentative de cohérence.

Exilé avec sa mère sur la Côte d'Azur, ajoute-t-elle, vous n'appartenez à rien sinon au couple fusionnel mère-filsPolonais à Nice, Juif chez les Russes blancs, athée chez les Juifs...

[...]

Vous avez lu tout de la bibliothèque européenne, de Dante Alighieri à Stefan ZweigEt vous avez à un degré élevé le mystérieux don des langues.

Maria Pourchet souligne l'importance de Mina, la mère de Gary, dans ce qu'il deviendra, même si elle se demande si la mère qu'il dépeint, avec le programme qu'elle lui impose, n'est pas... lui-même. Quoi qu'il en soit, il en est séparé quand il devient étudiant à Aix...

Comme Gary ne fait rien comme les autres, en 1935, Gringoire publie une de ses nouvelles, il est naturalisé français, mais il ne devient pas officier alors qu'il a réussi le concours de la Préparation militaire supérieure... Cinq ans plus tard il part pour l'Angleterre et est incorporé dans les Forces aériennes françaises libres.

En 1944, paraît son premier roman: Vous formez dans Éducation européenne l'un de vos thèmes fétiches, le personnage imaginaire. Qui sera un succès: 200 000 exemplaires vendus, des traductions sur tout le continent. Mina ne s'était pas trompé sur son fils unique...

Le portrait que dresse de Gary, Maria Pourchet est nuancé pour ce qui concerne les femmes: Dans tous vos livres le "féminin" apparaît au sommet de votre échelle des valeurs. Le mariage: les fils à leurs mères, comme lui, dit-elle, deviennent hommes qui exagèrent.

Il faut bien vivre. Gary, compagnon de la Libération, croix de guerre, devient secrétaire d'ambassade à la légation de France en Bulgarie, puis agent consulaire à Berne, puis délégué français à l'ONU: mais la carrière vous fait mal parce qu'elle trahit, vous fait trahir ce qu'il y a en vous de plus radieux peut-être: votre idéalisme et vos amitiés.

Aux États-Unis, à Los Angeles, il est consul général de France à partir de février 1956. Cette fois, il est davantage dans son élément: Dans l'ensemble, les journalistes adorent votre infatigable faconde, votre intelligence, ses éclats, ses provocations. Ici personne ne vous reprochera, pour une fois, d'en faire des caisses.

Il n'est donc pas étonnant que Gary y ait écrit ses livres les plus populaires, tels que Les racines du ciel, avec lequel il obtiendra son premier Goncourt, ou La promesse de l'aube. Il deviendra riche, mais aura toujours peur de manquer...

De sa judéité, il faut selon Maria Pourchet d'abord retenir son humour, qui consisterait à retourner l'horreur en mot d'esprit, dans un double réflexe de survie et de surplomb; puis son dépassement de l'opposition victime-bourreau en prêtant, dans La Danse de Gengis Cohn, à un naziune conscience torturée, ce qui correspond au devoir des hommes de corriger le mondeidée qui apparaît dans le Talmud et la Torah...

Comment ne pas aimer ce que Gary dit de l'engagement: J'aimerais bien m'engager, dites-vous, mais ça sent mauvais de tous les côtés... Aussi les personnages de ses romans ne sont-ils qu'au service de la survie... Peut-être est-ce pourquoi il commettra ce que l'auteure appelle le casse du siècle...

En effet, onze ans après La promesse de l'aube, Gary refait un gros succès... mais personne ne le sait. Émile Ajar entre en scène avec Gros-Câlin, tandis que Romain Gary ne la quitte pas. Personne ne soupçonne ce dédoublement. Pourtant Ajar n'est pas qu'un nom, c'est un indice: si Gary veut dire brûle en russe, Ajar veut dire braises...

On connaît la suite, après que Gary a obtenu le Goncourt en 1956, Ajar l'obtient en 1975 avec La vie devant soi. Et on connaît la fin, que laisse présager Clair de femmelivre bilan, testamentaire, quand Maria Pourchet le relit: Roman Kacew en a terminé avec Romain Gary. Et puisque vous ne serez jamais officiellement Ajar, il n'y a pas d'issue.

[...]

Le 2 décembre 1980, vous faites feu sur vous. C'est terminé.

Francis Richard

PS

Quand je suis parti en retraite, en avril 2019, je me suis offert, dans La Pléiade, le coffret Romain Gary, qui venait de paraître. Des circonstances médicales, indépendantes de ma volonté (qui ne m'empêcheront pas de bloguer) m'en ont différé la lecture. Les lettres de Maria Pourchet m'ont convaincu d'y remédier, de ne plus procrastiner, de passer le prochain été avec lui ... et de comparer mes impressions avec ce qu'elle écrit de ses livres, de compléter mes lectures avec celle du Grand vestiaire, qui est son préféré parmi ceux signés Gary.

Un été avec Romain Gary, Maria Pourchet, 240 pages, Éditions des Équateurs

Dans la même collection:

Un été avec Alexandre Dumas, de Jean-Christophe Rufin (2025)

Un été avec Jankélévitch, de Cynthia Fleury (2023)

Un été avec Colette, d'Antoine Compagnon (2022)

Un été avec Rimbaud, de Sylvain Tesson (2021)

Un été avec Pascal, d'Antoine Compagnon (2020)

Un été avec Paul Valéry, de Régis Debray (2019)

Un été avec Homère, de Sylvain Tesson (2018)

Un été avec Machiavel, de Patrick Boucheron (2017)

Un été avec Victor Hugo, de Laura El Makki et Guillaume Gallienne (2016)

Un été avec Baudelaire, d'Antoine Compagnon (2015)

Un été avec Montaigne, d'Antoine Compagnon (2013)

Un été avec Romain Gary, de Maria Pourchet

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