On croit souvent que la mémoire nous sauve. C’est parfois vrai. Mais il arrive aussi que l’oubli nous protège mieux.
Sans lui, chaque chagrin resterait intact. Chaque humiliation reviendrait nous frapper avec la même force. Chaque parole blessante continuerait de vibrer en nous, comme si elle venait d’être prononcée. Nous ne pourrions ni pardonner, ni recommencer, ni aimer longtemps.
Pensez à une dispute violente avec un proche. Ces mots trop durs, lancés dans la colère. Sur le moment, ils coupent, ils blessent, ils semblent irréparables. Puis le temps passe. La douleur s’apaise. Le visage aimé reprend sa place. Un rire revient. Une main se tend. La relation respire de nouveau.
Si nous gardions tout, absolument tout, avec la même netteté, aucune réconciliation ne tiendrait. Aucune famille, aucune amitié, aucun amour ne survivrait à cette mémoire impitoyable.
Imaginez une vie où tout remonterait sans cesse. L’échec ancien. La honte d’une maladresse. Le deuil qui recommence chaque matin. La phrase cruelle entendue il y a vingt ans. Une telle existence deviendrait vite impossible. L’oubli n’est donc pas une faiblesse. Il est une forme de défense intérieure. Une manière discrète de nous rendre la vie supportable.
Grâce à lui, nous nous relevons. Nous réparons ce qui peut l’être. Nous avançons vers d’autres jours.
Pourtant, rien ne disparaît tout à fait. Les souvenirs ne meurent pas toujours. Souvent, ils se retirent simplement. Ils attendent quelque part en nous, silencieux, enfouis, prêts à revenir au moindre appel.
Il suffit parfois d’une odeur. Un plat qui mijote, et nous revoilà enfant, dans une cuisine familière. Quelques notes d’une vieille chanson, et tout un été de jeunesse revient d’un seul coup. Une saveur oubliée, un parfum, un lieu, une voix, et le passé se remet à battre.
Le souvenir surgit alors sans prévenir. Parfois tendre. Parfois brutal. Parfois si précis qu’il nous semble plus vivant que le présent. Proust l’a magnifiquement montré avec sa madeleine trempée dans le thé, ce petit geste capable de faire revenir tout un monde.
Voilà le paradoxe.
L’oubli nous aide à être heureux, mais il complique aussi notre quête du bonheur. Il adoucit nos blessures, mais il éloigne parfois nos plus belles heures. Il nous libère du poids de certains souvenirs, tout en nous privant de moments que nous aimerions retenir pour toujours.
Un être humain peut perdre beaucoup. Sa liberté, lorsque l’âge ou la maladie enferment peu à peu le corps. Ses biens, lorsqu’un revers de fortune bouleverse une existence. Les siens, par la séparation, l’éloignement ou la mort.
Mais tant qu’il lui reste une vie intérieure, deux choses demeurent.
Ses espoirs, pour continuer à donner un sens à ses jours.
Ses souvenirs, pour se rappeler qu’un jour, malgré les épreuves, il a connu le bonheur.
