Si le lecteur n'a pas lu les deux premiers volumes de La trilogie de Constantinople, Le danseur oriental et L'espion d'Atatürk, il est de son intérêt, pour comprendre Bosphore Tango, de bien avoir présent à l'esprit quels en sont les personnages principaux, tels qu'ils sont présentés en tête d'ouvrage, notamment:
- Sélim, le fils de Jako et Lorans, qui appartiennent à la communauté juive et qui ont une bonne grecque, Eleni.
- Deniz, la fille de Gülgül, pourtant homosexuel affiché et qui est musulman, de père juif et de mère chrétienne, et de Bella, dont l'amante est Beliza.
- Renée, une coursière arménienne au Grand Bazar d'Istanbul.
- Izak Mendel, le médecin de la communauté juive d'Istanbul.
Pour se mettre dans l'ambiance, lire le prologue ne lui sera pas non plus inutile:
En 1935, après avoir permis de déjouer une tentative d'assassinat contre Mustafa Kemal Atatürk, Gülgül, ancien champion de Turquie de lutte, est forcé à l'exil. Vingt ans plus tard, il dirige un pensionnat huppé de la région lausannoise. Sélim, son petit cousin âgé de quinze ans, y est pensionnaire depuis l'âge de sept ans.
Alors qu'à Lausanne chacun prépare la rentrée scolaire, à Istanbul éclate un pogrome épouvantable.
Car l'histoire se passe aussi bien en Turquie qu'en Suisse, tout d'abord à partir de 1955, comme le préfigure le prologue, ce jusqu'en 1982, puis de 2005 à 2008.
Le lecteur notera d'emblée qu'en Turquie, au cours de ces décennies, plusieurs minorités ont maille à partir avec la majorité et le pouvoir musulmans, à savoir les minorités juive, grecque et arménienne, des boucs émissaires de rêve. Ce qui n'est pas nouveau sous le soleil de Constantinople, devenue Istanbul en 1930.
En août 1955, Deniz et Sélim perdent ensemble leur virginité et ne se revoient pas pendant vingt-quatre ans, mais s'écrivent... Sélim est reparti pour Lausanne, où, en 1974, il est nommé professeur d'histoire contemporaine à l'Université, tandis que Deniz s'est mariée avec Yusuf, dont elle se sépare en 1975.
Quand, en septembre 1980, après la mort de sa mère, Lorans, Sélim retourne à Istanbul, lui et Deniz se retrouvent à son enterrement. Celle-ci lui donne rendez-vous à un studio de danse... Entre-temps il a appris que son père, Jako, à l'enterrement duquel il n'avait pas été convié en 1956, avait séduit Renée en 1942, alors qu'elle n'avait que dix-sept ans...
Au studio de danse, laquelle revêt beaucoup d'importance dans la trilogie de Metin Arditi, un morceau est joué à la fin de chacun des cours, Bosphore Tango, et Deniz et Sélim dansent ensemble sous les applaudissements des autres couples...
Sélim et le Dr Izak Mendel ont le même âge. Sélim veut en savoir davantage sur la mort de son père. Or le père d'Izak, médecin lui aussi, a été appelé pour constater le décès, qui n'était pas... un accident de santé. Eleni lui en dira sûrement davantage sur le décès de ses deux parents...
En 1982, à la suite d'un énième coup d'État en Turquie, Deniz et ses deux filles, Sâré, et son compagnon Jonathan, Alev, et sa collègue Nathalie, prennent le chemin de l'exil... en Suisse, juste à temps pour assister à la mort de Gülgül dans un studio de danse... place Saint François à Lausanne, qui a la même devise que celui d'Istanbul:
Ce que j'aime dans la danse, c'est tenir dans mes bras une femme qui ne devrait pas y être.
Et où sera joué Bosphore Tango...
Les prières des morts, selon les dernières volontés de Gülgül, seront dites par un imam, un rabbin et un prêtre orthodoxe arménien...
La suite du roman, de 2005 à 2008, est tout aussi passionnante et tumultueuse que la partie qui s'achève en 1982. Un nouveau personnage apparaît: Jalila Özdemir, une auteure célèbre, quadragénaire, qui déclare sur la chaîne de télévision turque TRT2 le 1er juin 2005:
Celui qui n'aime pas son pays tourne la tête. Celui qui l'aime le regarde au fond des yeux. J'aime la Turquie par-dessus tout, un grand pays, habité par un grand peuple. Durant l'Empire, sous un régime absolu, la cohabitation avec les minorités a été exemplaire. Et voilà que tout bascule sous un régime démocratique. J'essaie de comprendre ce paradoxe.
Comme dans les deux volumes précédents, il est question dans celui-ci de danse... et de filiation. Et cette deuxième partie confirme la place de ce second thème. Une phrase, prononcée par la grand-mère de Jalila, lorsqu'elle avait sept ans, à l'adresse de sa mère, l'avait marquée à jamais:
Tu verras qu'elle finira par te ressembler.
Le psychiatre que consulte Jalila, qui est dépressive, l'incite à éclaircir le pourquoi de cette phrase qui l'a tellement heurtée enfant. Elle s'adresse donc à son père qui lui révèle le secret de sa naissance le 25 août 1956... Dès lors, recherches faites, elle fera le lien entre elle et certains des personnages de la première partie de Bosphore Tango.
Toutefois savoir la vérité ne sera finalement pas pour elle synonyme d'apaisement. Ce qui fait la personnalité d'un être humain ne relève en effet pas seulement de la génétique mais de l'expérience vécue, tant il est vrai qu'il est bien difficile de déterminer la part d'inné et la part d'acquis qui la façonnent et qu'il est difficile de renier cette dernière.
Francis Richard
Bosphore Tango, Metin Arditi, 240 pages, Grasset
Livres précédemment chroniqués:
Le Turquetto, 288 pages, Actes Sud (2011)
Prince d'orchestre, 380 pages, Actes Sud (2012)
La confrérie des moines volants, 350 pages, Grasset (2013)
Juliette dans son bain, 384 pages, Grasset (2015)
L'enfant qui mesurait le monde, 304 pages, Grasset (2016)
Carnaval noir, 400 pages, Grasset (2019)
Rachel et les siens, 512 pages, Grasset (2020)
L'homme qui peignait les âmes, 304 pages, Grasset (2021)
Tu seras mon père, 368 pages, Grasset (2022)
L'île de la Française, 234 pages, Grasset (2024)
Le danseur oriental, 400 pages, Grasset (2025)
L'espion d'Atatürk, 320 pages, Grasset (2025)
