Ce livre, qui est coédité par Gallimard, Équateurs et Terre Neuve Éditeurs, est une correspondance, sans lieux, ni dates, entre Régis Debray et Sylvain Tesson.
La page de couverture peut prêter à confusion: Le grimpeur, c'est Sylvain Tesson, et Le grognard, c'est Régis Debray.
Pour les lecteurs, il convient d'expliciter le bandeau: le motto du premier est de courir le monde et celui du second de faire l'histoire.
Les deux épistoliers ne sont pas de la même génération. Debray est né en 1940 et Tesson en 1972. Ce qui n'empêche pas l'amitié et le débat sans concessions, auquel les lecteurs ne sont sans doute plus habitués.
Dans son avant-propos, Olivier Frébourg résume bien l'objet de la joute: une ligne de vie tendue entre l'histoire et la géographie, entre cour et jardin. Et ça claque.
Car les deux bretteurs ne se ménagent pas. Il s'agit d'une véritable passe d'armes entre gens qui ne sont pas du même bord selon Debray, ce que Tesson récuse en doute, tout en soulignant que leur différence réside surtout dans sa peur à lui des grands mots tels que justice, égalité, progrès, auxquels il préfère humour, vin rouge, beauté.
Ce qui les différencie surtout, Debray le souligne en disant: Militant, je ne le suis plus depuis longtemps, mais aventurier, il vous arrive de l'être encore.
Tous deux sont des nomades. Tesson se demande: Qui est le plus nomade de vous ou de moi? Le baladin occidental ou le théoricien de l'Internationale?
Tesson n'est pas contre la technique, mais contre la technologie: sa technophobie, c'est l'angoisse devant le remplacement de la clef à molette par le process.
Debray, quant à lui, considère que l'âge numérique n'est pas un enfer. Il y voit un purgatoire, qui change la donne mais n'appelle qu'un circonspect "faire avec".
Tesson se dit généreux, mais à titre individuel. Il interpelle son épistolier sur la gauche et la droite à la définition desquelles Debray s'est passionnément intéressé: La première veut intervenir dans le général. La deuxième a besoin de cas d'espèce.
Debray est beau joueur: Les lendemains chantants ayant déchanté, restent les sommets pour nous enchanter.
Tesson et Debray ne sont croyants ni l'un ni l'autre, mais Tesson a une devise trinitaire: Avec le Christ, loin du christianisme, dans la Chrétienté.
Debray, en quelque sorte, le rejoint: N'étant pas du choeur ni du parvis, mais d'une même civilisation, je ne vous apprendrai rien en vous rappelant que le partageux agnostique, est un descendant par la main gauche de cette foi.
Tesson revient à ce qui distingue les êtres: Les uns veulent changer le monde, les autres le courir. Les uns passer à l'Histoire, les autres disparaître dans la géographie. Les uns songent à la condition humaine. Les autres, à leur seule biographie. Vous apparteniez à la première catégorie, j'appartiens à la seconde.
Debray embraye: Il y a simplement les adeptes du où? et les adeptes du quand? Ceux qui regardent la boussole et ceux qui regardent la montre. En forçant la note: les bourlingueurs et les flemmards. Les coureurs et les assis. Pourquoi vanter les uns et débiner les autres? Il faut de tout pour faire un tout.
Tesson dirait au fils de vingt ans qu'il n'a pas: Connais ce que tu veux aimer. Jouis avant de croire. Marche avant d'arriver. Blesse-toi avant de soigner. Étudie ce que tu veux défendre, éprouve ce que tu espères maintenir.
Debray, lui, ne désarme pas: Si une société peut changer de chimère d'un siècle à l'autre, il lui en faudra toujours une pour garder sa cohésion et continuer d'aller de l'avant (la réalité est mal faite, on n'y peut rien).
À Tesson revient le mot de la fin: Le monde qui arrive, en clignotant très vite, semble avoir négligé que la tranquillité est une noblesse, le calme, un luxe, et le paisible contrôle de sa vie, la marque de la force.
Francis Richard
Le grimpeur et le grognard, de Régis Devray et Sylvain Tesson, 96 pages, Gallimard
