Par la force des choses, nous nous abrutissons

Publié le 24 juin 2026 par Paulo Lobo

Enregistres-tu? Oui. Je vois que ça marche.

J'entreprends de mettre en oeuvre le plus grand délire verbal depuis la nuit des temps.

Comme je l’ai dit dans mon précédent billet, le ciel est si bleu qu'il en devient effrayant. 

Les paysages sont un mélange de nature et de structures minérales. 

Les routes sont rassurantes, sereines, sous contrôle. 

La chaleur les a ramollies, tout comme les êtres et les cœurs. 

L'univers entier semble amadoué, résigné aux horreurs, aux misères et aux souffrances.

Il y en a pour tous les goûts, depuis l’homicide par inadvertance jusqu’au génocide protocolaire. 

Pourtant, l'arbre demeure. 

L'arbre - on peut passer des heures à le contempler sous tous les angles.

Je veux dire: un seul arbre parmi des milliers d'autres. 

Tout ce temps que je passerai à le regarder, à le dévisager, m’amènera à une seule conclusion. 

Je ne comprends pas. Je ne sais rien. 

Pourquoi ces ramifications? 

Pourquoi ces branches qui semblent se tailler un chemin au hasard de leur destin? 

Pourquoi cette couleur verte? 

Je sais bien, la chlorophylle. 

Mais pourquoi la chlorophylle? Pourquoi cette vie que rien n'arrête, même pas la hache du bûcheron?

Rien n'arrête la vie, elle repousse toujours. 

Coupez un cheveu d’herbe, il repoussera ailleurs.

Pourtant, depuis des siècles, les hommes s'amusent à se massacrer les uns les autres. 

C’est une sorte de passe-temps. Les riches, les forts, les puissants s’exercent à écharper, à aplatir, à opprimer les plus faibles qu'eux. 

Parbleu, je n'ai aucune réponse. 

Je sais juste que l'arbre est encore là, devant moi, pour l'instant. 

Et que, pour l'instant, je suis, moi aussi, devant lui. 

Peut-être que, par un curieux effet de miroir, cet arbre lui aussi me dévisage, me jauge, m'interroge. 

Puis-je me mettre à la place d'un arbre? Puis-je endosser l’écorce d’un arbre sans me brûler la peau ?

Dans ce pays verdoyant, ce petit grand duché, les arbres sont légion. Il y en a de toutes sortes, mais je serai incapable de les caractériser. Je sais juste qu'ils sont rafraîchissants. Par une journée de grand soleil d'été, les arbres sont revigorants. 

Rien que de les voir, parés de leur plumage fastueux, je respire mieux. 

Je respire mieux. 

La respiration est le nerf de la guerre. 

Le spectacle qui nous est donné chaque jour, chaque instant, sur les réseaux ou sur les chaînes de télé, est affligeant. Je pense qu'on en sait trop, qu’on en voit trop. Coupons les rayons, arrêtons les projections frivoles qui sont censées nous alarmer, nous placer dans un état d'angoisse permanente. 

Quand on est angoissé, on gobe tout. On accepte tout. On accepte les ordres venus d'en haut, qui nous disent à la guerre comme à la guerre, ô citoyens, aux armes, défendez votre patrie, défendez vos valeurs. Allez-y, tous, le cœur en chantant, nous resterons aux commandes, il faut bien que quelqu'un dirige les manœuvres. Un siècle de malheurs, de tueries n'aura pas suffi. Un siècle d'œuvres d'art dénonçant l’ignomie des invasions, des boucliers et des missiles n'aura pas suffi. 

Certaines œuvres ont démontré la façon dont les foules peuvent être manipulées. 

Oui, les foules peuvent être drôlement manipulées. 

Je pense notamment à un film datant des années 50, dont je ne me rappelle plus le nom. Ce film racontait l'histoire d'un pauvre quidam, d’un SDF ou, comme on dit aux USA, d’un hobo qui au début du récit se retrouve dans une prison. On se rend compte très vite qu’il a un vrai talent de chanteur, mais aussi de bonimenteur, il parvient à fasciner tous ceux qui l'écoutent chanter. 

Une espèce de cigale, d’abord sympathique. Puis, petit à petit, il parvient à embobiner le monde entier, accédant finalement à un statut supérieur sur le podium politique. En fait, tout cela ne relève que de la pure démagogie… Un film réalisé il y a 70 ans. Quel était le titre du film?

Aujourd’hui, à l'ère des réseaux dédiés cinéma sur Facebook, ce serait très facile à trouver, il suffirait de poser la question et, sur le champ, une nuée de cinéphiles me dirait, c'est tel film, datant de telle année, oui, bien sûr. Je l'ai vu une seule fois, j'aimerais bien le revoir, mais j'ai peur d'être déçu. En même temps, il me semble qu'il disait beaucoup de choses sur notre époque. Il avait déjà un propos extrêmement visionnaire. 

Je regarde le temps couler, doucement. Mais je vois ce que le temps fait sur moi. Les ravages sur la pensée, les ravages sur le corps. 

Petit à petit, ma légendaire désinvolture s'amoindrit. 

Avant, j'étais imperméable à tout ce qui se passait en-dehors de moi. Tout me laissait relativement indifférent ou ironique. 

Mais là, je vacille. Mes sens traînent des pieds et je n'arrive plus à prendre de la hauteur sur les événements. Je n'arrive plus à prendre du recul sur moi-même. 

L'espoir. L'espoir de quoi? L'espoir d'un monde meilleur. Il est toujours là, comme une belle idée dans ma tête. La volonté de m'accrocher à des principes inébranlables est toujours bien solide. 

Je suis un individu non pas assoiffé de liberté, car toute liberté est relative, mais un individu bercé de connaissance, de bon sens et de respect des valeurs humaines et divines. Si nous ne nous en tenons qu'au seul code des êtres humains, alors ce sera toujours l'égoïsme qui l'emportera, chacun pour soi. L'égo-centrisme, la recherche de pouvoir par celui qui se croit plus malin que les autres. 

Il est un fait qu'il y a des gens plus malins que d'autres. 

Il est un fait qu'il y a des gens qui sont stupides, mais qui héritent le pouvoir, l'argent, les ressources et la distinction de leurs parents et grands-parents. 

Nés sur un piédestal, ils vivent sur un piédestal. 

Et transmettent ce piédestal à leur progéniture. 

On dit bien liberté, égalité, fraternité. Pourtant, l'idée de fraternité et d'égalité me laisse perplexe. On est loin du compte. On est très loin du compte. 

Aujourd'hui, avec les nouvelles technologies, c'est devenu si facile pour certains de contrôler le plus grand nombre. 

Comme disait Boris Vian, que j'aime toujours citer, les masses ont toujours tort, les individus ont toujours raison. 

Les individus, théoriquement, sont dotés de jugeote. 

Ils ont une capacité d'analyse, d'autonomie de pensée. Tandis que les masses, qui aujourd'hui se cristallisent sur les millions de followers rattachés à plusieurs figures publiques, les masses sont simplement stupides. 

Si nous accordons une trop grande importance aux décisions des masses, à ce qui pour elles semble être le meilleur choix, et bien nous voilà partis vers la dictature et le fascisme pur et simple. 

Il faut des hommes et des femmes dotés de valeurs et d'humanité. Courageux également.

Voilà ce qu'il nous faut. 

Les hommes et les femmes qui se laissent conduire par les idéologies du plus grand nombre ne sont pas eux-mêmes, mais agissent sous l'emprise de la meute. Et la meute, on sait de quoi elle est capable. Prenons-le, attachons-le, et nous voilà embarqués vers un beau lynchage collectif qui amusera femmes et enfants. 

Les hommes, après cet acte de bravoure, vont boire un coup en rigolant bien sec. 

C'était beau à voir ce spectacle. Il nous faut de temps en temps un petit peu d'émotion dans nos vies et existences pour nous raffermir dans notre propre identité et notre amour de nous-mêmes. 

La patrie, la patrie, oui, la patrie. 

Et les voitures, toujours la même chose, les voitures. Nous pensons être libres de notre itinéraire. Quelle drôle d'idée. Surtout lorsqu'on roule sur l'autoroute. On ne voit plus que des voitures devant et derrière. 

Le paysage n’est plus qu’une espèce d'arrière-plan insignifiant, qui change tout le temps et auquel on ne s'attache jamais. 

Voilà qu'on nous rabâche les oreilles avec l'avènement de l'intelligence artificielle et de la pensée robotique. Tout est censé devenir plus facile grâce à ces outils performants. 

Mais si tout nous est donné tout de suite, automatiquement, en un seul clic, le boulot nous est épargné. L'effort de recherche, d'exécution, de fabrication, de bricolage, de réflexion. Par la force des choses même, et très naturellement, nous nous abrutissons. Comme nous n'avons plus besoin de nous lever, ni de marcher. Ni de composer, ni de photographier. Tout est là à portée de main pour satisfaire nos besoins supposés de publication et d'alimentation de notre profil sur les réseaux. 

Alors pourquoi se fatiguer dans la réalité? S’exposer au soleil, s’exposer à la pluie, s’exposer à la poussière, s’exposer aux aléas de nos configurations corporelles. 

Pourquoi? 

Alors que le résultat que nous recherchons peut être obtenu par la simple composition de quelques prompts. Petit à petit, nous serons réduits à une espèce d'organisme apathique qui ne marche plus, qui ne court plus, qui n'écrit plus, qui ne réfléchit plus. 

Nous voyagerons de façon virtuelle, étant donné que le chemin physique sera devenu trop cher, trop dangereux, trop pénible. 

Chez nous, bien confortablement installés dans le canapé, nous pourrons élaborer toutes les recettes qui nous feront envie. 

Si nous voulons réaliser un shooting sur une idée originale que nous venons d'avoir, avec des modèles que nous avons en tête et des habits que nous confectionnons nous-mêmes, nous pourrons mener à terme ce projet de façon virtuelle en quelques minutes (ou en quelques heures si nous sommes un tout petit peu plus exigeants). 

Pourquoi faire appel aux photographes, aux designers, aux coiffeurs, aux maquilleurs, au post-editing? Tout cela nous paraîtra inutile et vain, étant donné que le résultat immédiat que nous viserons nous apportera illico des milliers de likes. 

C'est malheureusement la vie et le monde qui nous attendent. 

C’est malheureusement la vie et le monde qui sont déjà là, sous nos yeux.

Alors oui, il y aura toujours, je pense, une vieille garde de résistants qui continueront de réaliser les choses dans la vraie vie. Pour leur propre plaisir ou alors dans une idée d'entrepreneuriat de niche. 

Mais le savoir-faire sera devenu un bien rare, une ressource que chacun préservera pour lui-même. 

Le mode d'emploi, on le fermera à double clef dans des coffres et il ne sera accessible qu'à certains heureux et chanceux. 

Telle est la vraie vie qui nous attend. Telles sont les conditions de survie à l'avenir. Et le plus drôle, c'est que les gens ne se rappelleront plus, étant donné que ce seront des nouvelles générations, ils n'auront plus aucun souvenir de la façon dont nous avons fonctionné.

Nous, maintenant. De la même façon que la plupart des gens aujourd'hui ne se rappellent plus comment ils avaient organisé leur vie, ou réfléchi leur vie, ou densifié leur vie, avant Internet, avant les réseaux, avant la télévision, avant le téléphone. 

Comment leurs pensées pouvaient-elles fonctionner à cette époque-là? Comment géraient-ils les temps d'attente?

Mais portons notre attention sur un nouveau-venu.

Le voici qui déambule hagard dans la rue. Parce qu'il ne reconnaît plus sa gare. Ça fuit de partout. Et le mode d’emploi a vécu. Il faut un QR. Comment ça marche? 

Il se retrouve dans un pays étranger face à des gens qui ne parlent pas sa langue et dont im ne parle pas la langue. 

Tout le monde a l'air bien dans son corps. Il y a de la souplesse, du dynamisme, de l'énergie. 

Les gens courent, sautent, se plient en quatre. Ils vont au cinéma. Ils font du parapente. Ils font des randonnées dans la montagne. La vie a un sens. Le corps ne leur est pas imposé, ils savourent la liberté dans les mouvements de chaque jour. La nature est verte, la plage dorée, la mer est bleue. Les phrases ont une vibration, chaque mot vaut son pesant d'or. 

Et quand il s’endort le soir, il pense à tout ça. Et une tristesse infinie tombe de son pied d'estale. Les trains, les locomotives anciennes, historiques, ses frères d'armes, anciens combattants de la mémoire déchue. 

Le fado du temps retrouvé. 

Au suivant. Sa vision du passé. Il ne s’approprie plus rien ni du présent ni du futur. Bataille des effets sans manches. Bataille des effets spéciaux. Chaque récit est en manque de corps et de chair. Les héros ne sont plus de mise, le duel est annulé. 

Les voiles, des pluies saines.

Allez mes amis, je resterai au port.

Le grand large tombe à l'eau. Le grand large tombe à l'eau. Et les pirates regagnent leur hospice.