Une question théorique
Dessin de Marc Jailloux pour Alix et Le bouclier d’Achille (No 42).
Pour une fois, cette série d’articles s’attache à répondre à une question théorique : comment expliquer que, dans les oeuvres d’art occidentales du passé, les corps ou les objets en suspens (par exemple en chute libre ou en vol) soient si rares, alors qu’ils sont omniprésents de nos jours, notamment dans la BD ?
L’autorité de Walter Benjamin
Muybridge, 1885
La réponse la plus évidente est qu’il s’agit d’une évolution du regard suite à l’influence de la photographie et du cinéma. Nous serions ici dans la notion d’« inconscient optique » proposée par Walter Benjamin :
« C’est une autre nature qui parle à l’appareil photographique qu’à l’œil : “autre” surtout en ce sens qu’à la place d’un espace élaboré par la conscience de l’homme intervient un espace élaboré inconsciemment. Il est courant, par exemple, que nous ayons une idée, même vague, de ce qui se passe quand nous marchons ; en revanche, nous ne savons rien de ce qui se passe pendant la fraction de seconde où nous posons le pied. La photographie, avec ses moyens techniques — le ralenti, l’agrandissement —, nous l’apprend. C’est par elle que nous découvrons pour la première fois l’existence de cet inconscient optique, de même que nous découvrons l’inconscient pulsionnel par la psychanalyse. » Walter Benjamin, Petite Histoire de la Photographie.
Une question tranchée d’avance ?
Dès lors, les arguments se multiplient et l’affaire semble entendue.
L’art classique (Renaissance, Baroque, Néoclassicisme) privilégie l’instant significatif (le punctum temporis théorisé par Lessing dans Laocoon, 1766). Il choisit le moment le plus chargé de sens dramatique ou émotionnel, souvent juste avant ou après l’action violente, plutôt qu’en plein milieu.
Peindre un corps en suspension pose des problèmes de composition et d’équilibre visuel. Sans point d’appui visible, la figure flotte de manière étrange sur la toile. Les artistes préféraient ancrer les corps (sol, appui, drapé, nuages stylisés pour les anges).
Le monde pré-industriel était moins habitué à la vitesse et à la fragmentation du mouvement. Le temps était vécu de façon plus continue.
Bref, l’instant suspendu est une notion neuve en Europe.
Un corpus expansif
Pour vérifier ces intuitions, il convenait de constituer un corpus, a priori squelettique. Au fur et à mesure que les contre-exemples s’accumulaient, j’ai été rapidement amené à distinguer deux cas :
- celui des êtres animés, qui possèdent leur propre intentionnalité et semblent donc plus susceptibles de résister à cette chosification qu’est l’arrêt sur image ;
- celui des objets inanimés, mus par une force extérieure et donc plus obéissants.
Corps en suspens
Ascension, 1492, Bibliothèque Mazarine, Ms 412 f. 175
De la première catégorie – les corps – il faut évidemment exclure les volatiles avérés (anges, diables, oiseaux) et les lévitations surnaturelles (Ascension du Christ, Assomption de la Vierge), qui suivent des conventions bien établies :
Choses en suspens
Dans la seconde catégorie – les choses – la multiplication des exemples impose de les regrouper selon le type de mouvement et la multiplicité :
Meule de l’Apocalypse
Giusto de’ Menabuoi, 1376-78, fresque du baptistère de la cathédrale, Padoue
- chute solitaire : 4 En suspens : une seule chose
Miracle de la Roue de Sainte Catherine
Rhin supérieur, vers 1450, Musée de l’Œuvre Notre-Dame, Strasbourg
- chute collective (pluie) :
- 5 En suspens : pluies de pierres
- 6 En suspens : autres pluies
Le jeu des osselets, Jean-Baptiste-Siméon Chardin,vers 1734, Baltimore Museum of Art
- ascension suivie d’une chute : 7 En suspens : monter et descendre
Shiméï maudissant David, Speculum humanae salvationis, 1400-50, (Rhénanie), BnF Latin 9585, fol 26v
- projectiles (pierres, flèches ou autres) : 8 En suspens : choses lancées
Pour terminer, j’ai consacré deux articles à des artistes qui ont recouru à des procédés de suspens de diverses catégories, manifestant ainsi une véritable prédilection pour cet effet :
Martyre des saints Chrysanthe et Daria
Perrin Remiet (Maître de la mort), 1396
Le Sacrifice dAbraham, Rembrandt, 1635, Ermitage
- 9 Quelques grands maîtres du suspens : avant 1500
- 10 Quelques grands maîtres du suspens : après 1500
En définitive, et à ma grande surprise, le corpus est très riche et la conclusion nuancée. Les corps et objets en suspens ne sont pas si rares que cela : plutôt qu’une incapacité conceptuelle, ce sont plutôt les occasions qui manquaient aux artistes du passé, plus quelques réticences inattendues que l’on découvrira chemin faisant.
Article suivant : 2 Corps en suspens : drames sacrés