Cet article est consacré à trois artistes qui ont pratiqué, très tôt, plusieurs des catégories de suspens que nous avons distinguées jusqu’ci, et qui, parfois, en ont inventé de nouvelles :
- Fra Angelico
- Le maître du Florentine Picture Chronicle
- Perrin Remiet, dit le Maître de la Mort
Article précédent : 8 En suspens : choses lancées
Fra Angelico
Fra Angelico n’est pas vraiment un maître du suspens. S’il l’utilise à plusieurs reprises, c’est dans le cas très particulier du martyre de Saint Cosme et Damien, parce qu’il est indispensable à la lisibilité de la scène.
Le martyre de Saint Cosme et Damien
Les représentations du martyre de ces deux saints sont très rares, et on ne montre en général que l’étape finale, la décapitation. Il a a fallu la dévotion toute particulière des Médicis pour que Fra Angelico développe deux cycles dédiés à ces saints, dans les prédelles de deux retables majeurs : celui d’Annalena vers 1430 et celui de San Marco vers 1438-40 [68]
Retable d’Annalena, Museo nazionale di San Marco, Florence
Retable de San Marco, Alte Pinakothek, Munich
Cosme et Damien sauvés de la noyade
Alors le proconsul fit aussi venir leurs frères ; puis, sur leur refus de sacrifier aux idoles, il leur fit percer de clous les pieds et les mains. Comme ils se raillaient de ces supplices, il les fit ensuite charger de chaînes et précipiter dans la mer ; mais aussitôt un ange les retira des flots, et ils se retrouvèrent devant le proconsul. Et celui-ci : « Vous êtes de puissants sorciers, pour faire de telles choses ! Enseignez-moi donc vos sortilèges, au nom de mes dieux ! » Aussitôt deux démons s’emparèrent de lui et le frappèrent durement au visage. Et lui, se tournant vers les deux saints : « Par pitié, mes amis, priez pour moi votre Dieu ! » Ils prièrent, et les démons s’enfuirent. Légende dorée
Aux deux premières étapes du récit – la chute et le sauvetage par l’ange – la composition de San Marco ajoute une troisième étape : les saints priants pour chasser les démons. Du point de vue du suspens, les deux plongées sont identiques : un des frères est à demi entré dans l’eau tandis que l’autre est en chute libre. Ce parti-pris est probablement lié à une question de lisibilité : si le second saint était resté sur le rocher, le spectateur aurait pu imaginer qu’il s’agissait de la même personne représentée au début et à la fin de sa chute, selon la convention courante pour les objets de type « meule » (voir 4 En suspens : une seule chose). La solution choisie oblige à lire la composition comme deux frères jumeaux entrant dans l’eau, puis en sortant.
Retable d’Annalena, Museo nazionale di San Marco, Florence
Retable de San Marco, Alte Pinakothek, Munich
Cosme et Damien sauvés de la lapidation et de la sagittation
Alors le proconsul fait conduire en prison les trois frères de Come et de Damien ; et quant à ceux-ci, il les fait mettre en croix et lapider. Mais les pierres qu’on leur lance rejaillissent sur ceux qui les lancent, et en blessent un grand nombre. Alors le proconsul, furieux, fait ramener les trois autres frères, et ordonne que les deux saints, sur leur croix, soient percés de flèches ; mais les flèches, au lieu d’entrer dans leurs chairs, se retournent contre ceux qui les lancent. Enfin le proconsul, confus de sa défaite, les fait décapiter tous les cinq, au lever du jour. Légende dorée
Cette circonstance très rare des pierres et des flèches qui se retournent contre les bourreaux ne laisse pas le choix : elle oblige à les représenter en suspens côté martyrs, et atteignant leur cible côté bourreaux.
Dans la version Annalena, l’unique flèche se recourbe avant même d’être décochée. Dans la version San Marco, Fra Angelico invente le motif unique des flèches non pas simplement retournées, mais recourbées au voisinage des saints, pour se redresser ensuite en revenant vers les bourreaux. Sur cette composition très élaborée, voir aussi 1 Les figure come fratelli : généralités .
1332, Arsenal, Ms-5080 réserve fol. 229v
Vitae Sanctorum, 1325-35, Biblioteca Apostolica Vaticana lat.8541 fol. 56r
Cosme et Damien sauvés de la lapidation
Le caractère pratiquement obligé du suspens se voit chez les deux autres artistes médiévaux qui ont traité le sujet. La première composition, où les pierres sont en contact statique avec les bourreaux, est moins lisible que la seconde, où elles sont en mouvement.
Domenico Tintoretto, 1582-94, Eglise de San Giorgio Maggiore, Venise
Cosme et Damien sauvés de la lapidation et de la sagitation
Dans une époque plus récente, le seul autre exemple du sujet montre lui-aussi les pierres et les flèches en suspens.
Fra Angelico, 1447-49, chapelle Nicoline, Vatican
La lapidation de Saint Etienne de Fra Angelico ne présente pas de suspens : ce qui montre que l’artiste n’avait pas de prédilection particulière pour cet effet. Il utilise néanmoins les trois pierres de manière très originale, pour ponctuer la temporalité de l’histoire avec une grande économie de moyens :
- la première à l’extrême gauche, lorsque le Saint est poussé hors des remparts de Jérusalem ;
- la deuxième à l’extrême droite, touchant le Saint à l’épaule, à proximité de la main qui vient de la propulser ;
- la troisième encore dans la main du bourreau : c’est celle du coup de grâce, qui va le frapper à la tête.
On comprend rétrospectivement pourquoi, dans le cas de lapidation de Saint Etienne, les pierres en suspens assez fréquentes auparavant disparaissent totalement dans l’art gothique, empreint de clarté et de logique (voir 8 En suspens : choses lancées) : elles auraient pu être interprétées non comme des pierres en mouvement, mais comme des pierres qui ratent leur cible.
En synthèse sur Fra Angelico
L’exemple de Fra Angelico montre que la rareté des corps ou des objets en suspens, à l’époque médiévale, ne tient pas à une quelconque répugnance de nature « théologique » vis à vis de ce qui échappe au contrôle humain : mais tout simplement à la rareté des sujets imposant ce type de représentation.
Le maître du Florentine Picture Chronicle
Ce carnet de croquis des années 1470-75 a été attribué à Maso Finiguerra et Baccio Baldini. Il illustre des épisodes variés, bibliques ou antiques, dans lequel les effets de suspens sont particulièrement fréquents.
Pour l’explication de cette histoire, voir 4 En suspens : une seule chose.
Mort de Samson
Le temple est ici réduit à l’essentiel :
- un chapiteau corinthien, orné de guirlande, qui symbolise la fête offerte à Dogon par les Philistins,
- la colonne sur laquelle, prétextant sa faiblesse, Samson a demandé à s’appuyer (Juges 16,26).
Le chapiteau païen va épargner Samson, mais c’est la colonne qui va lui obéir, causant la mort qu’il a choisie.
Moïse et le Veau d’Or
Moïse en haut de la montagne sainte est ici mis en symétrie avec le veau d’or en haut de la colonne païenne. D’un côté Dieu donne les tables de ses commandements, de l’autre sa colère souffle une pluie de pierres et de flammes qui cassent les tables du faux culte. La tempête casse les arbres et les fait voler dans tous les sens.
Job sur son fumier
De manière analogue, Satan et un démon, envoyés par Dieu pour éprouver la piété de Job, déversent sur lui les flammes des ulcères « depuis la plante du pied jusqu’au sommet de la tête » (Job 2,7)
Le dessinateur a sacrifié les sept trompettes pour laisser toute la place à l‘effondrement spectaculaire de la ville, avec tours et pierres en vol.
Cette prédilection pour la chute et les objets en déséquilibre est particulièrement sensible ici : au lieu de représenter la décapitation de Cyrus dont la tête, selon Hérodote, est plongée dans une outre remplie de sang, le dessinateur a inventé un trône qui bascule, envoyant la tête dans le lac.
A gauche, le suicide d’Egée depuis le haut de sa tour est représenté en deux temps, en chute libre et pénétrant dans l’eau ; à droite Ariane est représentée quatre fois : sautant dans la mer en deux étapes, sauvée par Jupiter et déposée sur une île. L’intéressant est que son bâton, auquel elle a attaché un linge pour faire signe à Jupiter, l’accompagne dans sa chute. On retrouve exactement la même décomposition du mouvement dans une gravure attribuée à Baccio Baldini [69].
Pyrrha et Deucalion
Notre dessinateur ne pouvait pas louper ce thème rare, tiré des Métamorphoses d’Ovide (livre I, 313-415) :
«Eloignez-vous du temple, voilez vos têtes, détachez les ceintures de vos vêtements, et jetez derrière vous les os de votre aïeule antique».
On voit bien les têtes couvertes, une ceinture détachée, et Pyrrha et Deucalion jetant des pierres derrière eux, à savoir les os de leur mère la Terre. Toujours conformément au texte, les pierres en retombant se transforment respectivement en femmes (à gauche) et en hommes (à droite).
Perrin Remiet, dit le Maître de la Mort
Cet artiste très original a été baptisé par Michael Camille le Maître de la mort [70]. Perrin Remiet a pratiqué toutes les formes de suspens connues à la fin du 14ème siècle, plus d’autres qu’il a inventées et qui n’ont été reprises par personne.
La comparaison avec d’autres dessinateurs contemporains montre comment Perrin Remiet ajoute partout où il peut ces effets, et choisit même dans le texte des passages jamais illustrés.
Petit inventaire, par ordre croissant d’originalité.
Idoles plongeantes
Maître du sacre 1370-80, BNF NAF 15940 fol 28v
Perrin Remiet 1396, BnF Français 312 fol 274v
Chute des idoles d’Egypte, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Cette scène est un classique de la chute des idoles (voir 5 En suspens : pluies de pierres). Perrin y introduit cette posture plongeante qu’il multipliera maintes fois [71]. La brisure discrète de sa colonne explique pourquoi l’idole de gauche pique du nez, non sans une certaine grâce. L’idole de droite se maintient tant bien que mal sur sa colonne intacte.
Sainte Martine et le tremblement de terre
Perrin Remiet 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BnF Français 313 fol 167v
Si comme elle déprioit nostre seigneur, les yeux levés au ciel et les mains estendues, que il trebuschat cette ydole. Maintenant grand tremblement de terre fait ci que toute la cité fu déboutée. L’ydole d’apolon trebucha et est toute despériée menuement et la quarte partie du temple est destruite et agraventa grand mutitude de paiens avec les prestres des ydoles qui là estoient.
Perrin représente à l’économie la catastrophe, en limitant l’écroulement à celui d’une seule colonne et en escamotant la multitude des cadavres.
Saint Ponce, ses parents et la destruction des idoles
Perrin Remiet 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BnF Français 313 fol 170r
L’intérêt de l’image est la présence des deux parents à genoux, rappelant un souvenir d’enfance douloureux :
Des bonnes enfances saint Ponce et de ses gestes et comment Julie sa mère le voulut tuer dedans son ventre par la révélation du diable mais oncques mal ne lui put faire car il ne plut pas à dieu. Et puis comment il fist convertir son père et sa mère à la foy Jesus Christ. Et comment il abati et destruisit les faus ymages et les temples.
Maître du sacre, 1370-80, Fille BNF NAF 15939 fol 42r
Perrin Remiet, 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BnF Français 312 fol 66v
La fille de Putiphar jetant ses idoles
Avec cette image, Remiet innove en combinant astucieusement le début de l’histoire, où Joseph se pavane en char devant la fille de Putiphar à la fenêtre de sa tour, et la fin, où il lui reproche en termes colorés son culte des idoles :
Il n’appartient pas à homme qui adore dieu vif et mange pain de vie et boit en calice sans corruption de baiser femme estrange qui adore ydoles sourdes et mués (muettes) et baise à la bouche et mange a leur table pain de guerrier et boit calice de leurs esponges et se oingt d’huyle non enquerable.
Perrin récupère son motif favori pour expliciter le texte, qui ne précise pas comment la femme de Putiphar s’est amendée.
Idoles pulvérisées
Saint Rieule de Senlis détruisant une statue de Mercure
Perrin Remiet 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BnF Français 313 fol 119v
Et tous voyans, il ferit le faulx ymage de sa crosse d’evesque. Tantost par la divine deité et par les prières du sainct evesque l’ydole fut toute dérompue et chent (tomba) ainsi comme en pouldre.
Maître du sacre, 1370-80, BNF NAF 15941 fol 14r
Perrin Remiet, 1396, BnF Français 313 fol 125v
Du trébuchement des ydoles et du venin que Jehan but par les mauvais cultiveurs des ydoles qui estoient forcenés contre lui,
Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Plutôt que l’épisode classique de Jean triomphant de la coupe de poison, les deux dessinateurs ont préféré une scène d’explosion proportionnée à la puissance de l’apôtre, qui fait voler en éclat les idoles et le temple. Une fois n’est pas coutume, le texte précise que les païens sont épargnés, ce pourquoi ils sont à l’abri derrière le Saint.
Les deux dessinateurs suivent le même modèle, Perrin allant un cran plus loin dans la dislocation.
Flèches en vol
Maître de Fauvel, vers 1333, BNF Français 316 fol 154v.
Perrin Remiet, 1396, BnF, Français 312 fol.139
Bataille de Salamine, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Nous avons rencontré le motif de la flèche en vol à la même époque que Perrin, chez le Maître du Couronnement de la Vierge (voir 8 En suspens : choses lancées). Mais dans le cas particulier de la bataille de Salamine, l’idée remonte au Maître de Fauvel, qui la lance à l’horizontale entre deux nefs [71a].
Perrin modernise la composition en remplaçant la flèche par un carreau d’arbalète, qui s’oppose aux pierres tombant du haut du rempart.
Maître du sacre, 1370-80, BNF NAF 15941 fol 69v
Perrin Remiet, 1396 BnF Français 313 fol 195r
Martyre de saint Savinien, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Le martyre de Saint Savinien comporte plusieurs phases, et peu d’artistes ont choisi de représenter la sagittation, chasse gardée de Saint Sébastien.
L’empereur commanda qu’il fut « mis devant le palais … et iii chevaliers tenans iii sajetes (flèches) qui les getoient encontre lui . Et ci comme l’empereur audoit (entendait) ces sajetes estre fichées en son cuer, elles estoient perdues au vent a destre et a senetre de lui, et une seule n’a toucha oncques le corps de lui ».
Pour cette scène difficile, le Maître du sacre laisse la flèche en place sur l’arc : c’est la corde relâchée qui signale l’échec du tir.
Perrin Remiet imagine un duo d’archers tirant respectivement à droite et à gauche du saint. Comme presque toujours chez lui, l’audace visuelle sert la fidélité au texte.
Objets en chute
Maître du sacre, 1370-80, BNF NAF 15939 fol 45r
Perrin Remiet 1396, BNF Français 312 fol 71r
Egyptiens adorant Apis et Sérapis, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Parmi toutes les anecdotes concernant le boeuf Apis, il n’est pas étonnant que Perrin ait retenu celle-ci :
La nativité Apis célèbrent les égyptiens en gettant hanaps dorés au fond du Nil
Maître du sacre, 1370-80, BNF NAF 15940 fol 50r
Perrin Remiet, 1396, BNF Français 312 fol 302r
Entrée du Christ à Jérusalem, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Dans la scène très balisée de la Pâque fleurie, Perrin a trouvé le moyen d’insérer son effet de style, avec ces végétaux jetés du haut du rempart en signe de liesse : l’homme lance des branchages et la femme une fleur.
Maître du sacre, 1370-80, BNF NAF 15941 fol 9v
Perrin Remiet 1396, BnF Français 313 fol 120r
Saint Rieule libérant les chrétiens, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Pour satisfaire son péché mignon, Perrin invente ces chaînes explosées, outrepassant le texte qui parle seulement d’une porte brisée :
Et en ce disant, il férit de la verge pastourelle l’huys de la chartre. Et par la grace divine l’hyus de la prison rompit.
Pluie de débris
Maçons détruisant un grand temple pour en construire un petit
Perrin Remiet , Faits et dits mémorables, de Valerius Maximus, Troyes, BM MS 261 fol 173
La démolition fait chuter à la fois des pierres taillées et des débris, qui adoptent des formes anguleuses.
Siège et destruction de Jérusalem, fol 109v
Prise de Constantinople en 1203, fol 298r.
Perrin Remiet 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BNF Français 314
En temps de guerre, les débris peuvent être soit causés par les sapeurs, soit jetés du haut des remparts sur les assaillants [72].
Lapidation
Martyre des saints Chrysanthe et Daria
Perrin Remiet (Maître de la mort), 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BnF Français 313 fol 204r
Deux pierres aux formes anguleuses frappent simultanément la tête des saints, tandis que les deux bourreaux du centre se préparent à en lancer quatre autres des deux mains. Les deux pierres du centre sont indubitablement en vol : ce sont les deux bourreaux situés à l’arrière-plan qui viennent de les lancer, l’un de la main droite et l’autre de la gauche. Les formes rondes qui s’intercalent entre les pierres angulaires sont très énigmatiques, d’autant qu’aucune autre illustration du livre ne présente un tel motif de remplissage.
Les puissants ressuscités au jour du Jugement Dernier, fol 18r
Les pécheurs envoyés en Enfer, fol 19r
Perrin Remiet, 1380-90 Double lay de la fragilité d’humaine nature par Eustache Deschamps, BNF Français 20029
Une dizaine d’années auparavant, Perrin avait imaginé une composition qui présente la même opposition formelle entre les tombes quadrangulaires des ressuscités et les trous sphériques, enfers individuels destinés aux damnés.
SCOOP ! On peut donc supposer que nos sphères énigmatiques, dont la rondeur rappelle celle des auréoles, symbolisent les prières de saint Chrysanthe et de Sainte Daria s’élevant vers le ciel telles des bulles, en sens inverse des pierres meurtrières.
Cette opposition formelle renvoie aussi, d’une manière subtile, à l’opposition entre sang et pensée qui structure l’histoire : feignant d’être uni par un lien charnel, ce couple exemplaire ne l’était que par un lien spirituel, devenu lien de sang lors de leur commun martyre. Si cette interprétation est correcte, elle implique de la part de Perrin Remiet une compréhension profonde des textes, qui se révèle aussi dans d’autres images remarquables.
1396, BnF Français 313 fol 78v
1400-10, BL MS Landowne 1179 fol 64
Saint Vital, Perrin Remiet , Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Pour ses deux manuscrits du Miroir historial, Perrin a choisi d’illustrer deux passages différents du texte :
Faites une fosse jusques à tant que vous veniez a l’eaue et le mettez dedans tout envers et le graventez de pierres et de terre et le laissiez. Et quand ce fut fait le prestre de Appolin qui ce conseil avoit donné fut tantôt prins du dyable et forcené pour VII jours et disoit et crioit : tu me embraces saint Vital.
Dans la première version, il choisit une image très anticonformiste et amusante : à la place du saint auréolé, il monte le prêtre forcené qui embrasse le diable en croyant reconnaître saint Vital.
Dans la seconde, il représente, avec ses pierres volantes habituelles, la partie lapidation du martyre. Aucun illustrateur n’a suivi précisément le texte, la noyade tête en bas étant graphiquement ingrate. Comme d’autres, Perrin a opté pour une lapidation à l’horizontale. Les riches habits explicitent le statut de chevalier de Vital.
Pierres lancées
Benjamin blessant le prince
Perrin Remiet, 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BNF Français 312 fol 69
Quant Beniamin vit la mort des hommes et le fils pharaon venir vers le char ou il estoit lui et Assenech, il prist une pierre d’un ruissel et feri le fils pharaon en la teste en la partie senestre et l’abati du cheval a terre aussi comme pour tout mort.
L’anecdote est tirée de « Joseph et Asenet », un roman apocryphe de l’Ancien Testament. Perrin a eu l’idée de représenter Benjamin avec la fronde de David, et même avec les « cinq pierres polies » que celui-ci avait choisies dans un torrent (Samuel 17,40). C’est donc l’idée de pierre issue d’un ruisseau qui justifie l’assimilation graphique entre les deux héros Benjamin et David, bien que Perrin persiste à représenter les pierres comme il en a l’habitude : anguleuses.
Pluie de pierres
La fille de Lucius foudroyée par la tempête
Perrin Remiet 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BnF FR312 fol 223v
Tandis que le Maître du sacre avait représenté la Bataille ligurine pour illustrer ce chapitre, Perrin choisit une autre scène choc, celle d’une fille frappée par la foudre, devenue noire et totalement nue : il édulcore le sujet en la montrant habillée, et traduit la force de la tempête par son habituel canevas de pierres anguleuses tombant en parallèle, aucunement mentionnées dans le texte.
Pluie d’objets
L’homme écrasé et le bâton rempli d’or
Perrin Remiet 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay , BnF Français 313 fol 294r
Cette histoire à rebondissements, tirée de la Légende de Saint Nicolas, est assez complexe : disons seulement qu’un chariot écrase par accident un homme qui s’était endormi sur la route, révélant du même coup les pièces d’or cachées dans son bâton. Perrin assimile le bâton au timon de la charrette, de sorte que la cassure fait jaillir ce qui l’intéresse : une pluie d’or.
Les croisés
Perrin Remiet 1396, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay BNF Français 314 fol 86r
Dans cette composition ad hoc, Perrin invente une pluie de petites croix pour synthétiser le titre :
Cy paroles des peuples sans nombre qui furent croisés en ardent pour la bonne volonté que tous avoient d’aler conquerre la sainte terre d’oultre mer
Maître du sacre, 1370-80, BNF NAF 15941 fol 12v
Perrin Remiet, 1396, BnF Français 313 fol 123v
Saint Jean rendant leur richesse aux deux disciples, Miroir historial de Vincent de Beauvais, trad. par Jean de Vignay
Ici, Perrin invente une pluie inversée qui remonte vers les baguettes pour traduire le passage suivant :
Vous avez ensuyvy la doctrine nostre seigneur et avez donné toute le vostre (tout ce que vous aviez) aux poures (pauvres). Et donc se vous voulez recouvrer tout ce que vous aymez, apportez moy des verges de fust (baguettes de bois) et des pierres, et eulx le firent. Et il appela le nom nostre seigneur et ils furent convertis en or. Et puis leur dit derechief : apportez moy des petites pierres de la gravelle de mer (gravillon) et il les convertit en gemmes par la grace de Dieu.
Article suivant : 10 Quelques grands maîtres du suspens : après 1500
[71] Autres exemples d’Idoles plongeant :
- Saint Jacques détruisant les idoles, BNF Français 314 fol 8v
- Signes avant la bataille d’Afrique, BNF Français 312 fol 204r
[72] Autres exemples de débris tombant :
- lors d’une démolition :
- Destruction du Temple et de la Cité de Jérusalem, BNF Français 313 fol 111r
- lors d’un siège :
- Prise de Jérusalem, BNF Français 314 fol 280r
- Attaque d’un château du comte de la Marche, BNF Français 314 fol 379v