Pour continuer notre discussion entre ambition et curiosité, permettez-moi d'ajouter que lorsque les rêves rétrécissent en taille, ils gagnent en intensité. La curiosité est l'antidote à la peur du temps limité, car elle n’est pas dans le futur, mais juste au présent. Il arrive un moment où il faut arrêter de trouver une justification pour nos rêves.
En vieillissant, nous voulons que nos rêves soient pratiques, porteurs de sens, efficaces et qu'ils justifient le temps et l'énergie investis. Bien souvent, les rêves ne survivent pas à l'interrogatoire, ils ont simplement besoin qu'on leur donne la permission d'exister. C’est vrai que les rêves n'ont pas besoin de garanties, mais d'oxygène. Et cet oxygène provient de la liberté que nous nous accordons de ne pas exiger de retour sur notre investissement.
Nous devons également considérer notre mortalité comme une lentille qui focalise notre attention, et non comme une menace. C'est peut-être contre-intuitif, mais très puissant. Quand le temps semble infini, les rêves se dispersent ; lorsqu'il semble limité, ils se précisent. Ajoutons que la conscience du temps limité peut soit étouffer les rêves, soit les distiller pour en extraire l'essence. Tout l'art consiste à laisser la mortalité clarifier ce qui compte vraiment, plutôt que de la laisser nous intimider. N'oublions pas non plus que le principal obstacle de rêver tard dans la vie est la conviction que les rêves doivent être grandioses. Pourtant, l'esprit s'épanouit quand le rêve est réalisable, immédiat, adapté à notre temporalité et porteur d'une résonance émotionnelle.
Un rêve qui commence aujourd'hui est un rêve qui perdure. Vieillir est sans conteste une épreuve délicate, car le temps prend soudain l'allure d'un couloir étroit plutôt que celle d'une vaste plaine ouverte. Lorsque nous sentons que l'avenir est limité ou incertain, nos rêves deviennent timides : ils hésitent, se cachent ou ne voient jamais le jour.
Pourtant, les rêves ne disparaissent pas parce que nous vieillissons ; ils s'évanouissent quand nous commençons à exiger des garanties. Nous leur demandons de se justifier, de prouver qu'ils valent le temps, l'énergie et les risques qu'ils impliquent. Et sous cette pression, ils se rétractent. Rappelons-nous donc que la voie à suivre consiste à alléger notre manière de rêver. À passer d'ambitions à vie à des ambitions plus courtes. À remplacer l'ambition par la curiosité.
À laisser la mortalité aiguiser notre regard plutôt que d'étouffer notre imagination. Les rêves s'épanouissent quand ils sont assez modestes pour commencer aujourd'hui, assez doux pour ne pas nous intimider et assez porteurs de sens pour stimuler nos ressources. Le temps est peut-être limité, mais l’imagination ne l’est pas ; l’esprit demeure fertile tant qu’on lui permet de vagabonder, d’explorer et de jouer.
