J'ai décidé de me révolter contre le prévisionnisme.
Comme je ne sais pas de quoi demain sera fait, je me contente d'aujourd'hui.
Comme aujourd'hui n'est qu'une vague et blême illusion qui s'évapore avant même d’avoir pris forme,
je me satisfais de cette perception imprécise.
Comme l’instant est un état que je n'arrive jamais à saisir, car il coule visqueusement entre mes mainsaaaaaaarra, je me retrouve pétrifié devant la rigueur des paysages immenses et inopinés.
Le corps a ses raisons que l'esprit met longtemps à connaître.
Puis vient le jour où l'esprit finit par céder.
Je suis corps et esprit et navigue en permanence entre ces deux rivages.
Les pieds amarrés au sol, les mains jointes en guise de prière, le regard cherchant à s’évader vers un horizon en trompe-l’œil.
Je ne suis que silhouette. Je ne suis que passager.
La glace me fait froid dans le dos.
Je roule en implorant le volant de pas me faillir.
Les machines, de plus en plus acariâtres, prennent le dessus.
Elles savent avant moi quand je suis fatigué, quand je dévie, quand je ralentis, quand il faudrait s’arrêter.
Je leur obéis avec une docilité qui m’étonne.
Quand je suis ici, je me rends compte que cela ne suffit plus.
Je voudrais toujours être ailleurs, mais cette fois, ce n'est plus la même chose.
La fatigue m'envahit, mais le repos m'écrase.
Les panneaux sur la route semblent murmurer dans une langue étrangère.
Les injonctions se succèdent, de plus en plus nombreuses, de plus en plus précises, comme si le monde ne supportait plus que l’on puisse encore hésiter.
Je transporte avec moi une quantité d’outils censés me rassurer. Ils calculent, préviennent, corrigent, décident presque à ma place.
Je les suis.
Autrefois, il me fallait deux heures pour rejoindre une maison à travers champs et chemins oubliés.
Les chiens aboyaient.
Les habitants levaient la tête de leur jardin.
Je marchais sous un soleil de plomb.
Chaque détour devenait une expérience.
Un petit parcours de rien du tout qui devenait une expédition magnifique.
Je savais que tout avait une fin.
Exactement comme aujourd'hui.
Je sais que tout a une fin.
En attendant, les jours demeurent interminables et gourmands.
Ils avancent lentement, avec l’appétit des bêtes qui ignorent encore qu’elles disparaîtront.
Le corps s'affadit. Le bleu du ciel pâlit à vue d'oeil. Le vert se dessèche. Le jaune se rembrunit.
Le paysage tout entier semble manquer d’eau, comme une vieille photographie oubliée trop longtemps au soleil.
Les éléments s’enflamment violemment.
Ils vont bientôt fondre et nous brûler les mains et les corps. Personne n'échappera à la chaleur insensée.
Les cœurs se fermeront.
Il y aura des images traitresses, qui affirmeront que le monde est beau, que les places au soleil sont jolies et méritées.
Les places seront baignées de lumière.
Les terrasses seront pleines.
Les couchers de soleil feront encore des millions de vues.
Les mots-clés déposeront un voile pudique sur la misère.
Personne ne voudra voir son fil traversé par des effluves du réel et des corps en pourrissement.
Je crache et cracherai encore et toujours sur vos écrans et multiples simulacres.