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Eco-terrorisme et terreur verte

Publié le 11 septembre 2008 par Anne-Sophie

Les gens sont souvent surpris d’apprendre que mon travail de thèse porte sur les questions de terrorisme… “c’est marrant, ça n’a rien à voir avec le développement durable“? En réalité pourtant, les liens sont nombreux entre les deux sujets (il n’y a qu’à poser les questions en termes de risques ou de préoccupations des américains par exemple: le terrorisme et le changement climatique arrivent toujours en tête!), et puis la géopolitique me passionne… Les questions énergétiques et la préservation des ressources naturelles apparaissent toujours en filigrane des grands conflits et des tensions… Enfin, le mode d’action terroriste en lui-même est un sujet d’étude passionnant. Comme je travaille dessus depuis 4 ans maintenant… je ne pouvais pas aujourd’hui ne pas vous faire partager une petite réflexion sur l’éco-terrorisme…

Quelques préambules

Définir le terrorisme est compliqué et la question n’a, à vrai dire, jamais été réellement tranchée: le terrorisme des uns est le combat pour la liberté des autres. Cette forme extrème de violence doit être reliée à son contexte et le terrorisme peut aussi bien être un moyen de défendre les droits de l’homme qu’un moyen de contester ceux-ci… Violence irrationnelle selon certains, le terrorisme peut donc également apparaître comme un acte de résistance pour d’autres. Aussi le passage à l’acte terroriste est-il déterminé par les conditions politiques du pays d’origine du terroriste (libertés civiles notamment) alors que sa cible, lorsque l’on s’intéresse aux actes de terrorisme transnationaux, est plutôt définie selon des critères économiques (richesses et qualité des institutions).

Les Etats-Unis sont le pays au monde le plus touchés par le terrorisme transnational. Le graphique suivant (issu du rapport “Global Responses to Global Threats, Sustainable Security for the 21st Century” de Chris Abbott, Paul Rogers and John Sloboda, publié en Juin 2006 pas l’Oxford Research Group) représente le nombre de victimes américaines du terrorisme transnational depuis 1995.

Nombre de morts US Terrorisme

Vous le voyez, alors que le terrorisme est le combat n°1 des Etats-Unis, le nombre de morts américains n’est pa si élevé que cela… Un billet publié par Grist en février dernier soulignait d’ailleurs ce paradoxe via une anecdote: une femme d’une soixantaine d’année est en effet morte renversée par une voiture en plein Manhattan, 6 ans, 4 mois et 13 jours après avoir échappé à l’attentat des Twin Towers. Comme le précise le site,

“Foreign terrorists come and go, but 40,000 Americans die in motor vehicle crashes every year. Color-coded terror alerts come and go, but drivers in New York City kill 200 pedestrians and bicycle-riders every year. The Department of Homeland Security spends $50 billion a year on an ever-more-elaborate regimen of snooping and surveillance, but no U.S. city has taken more than a few halting steps to implement the simple, straightforward pedestrian agenda laid out in Right Of Way’s 1999 manifesto, Killed By Automobile (PDF)”

Je ne vous traduis pas l’extrait, mais comprenez bien qu’aux États-Unis, les accidents de voiture font 40 000 morts par an.

Il est aussi nécessaire de préciser qu’aux États-Unis, en 2001, 3500 personnes sont mortes de malnutrition, 14 000 sont mortes du SIDA, et 62 000 sont mortes de pneumonie. Et oui, vous avez bien lu, 62 000 sont mortes de pneumonie. Sachant que la plus grand cause de décès aux États-Unis (400 000 morts par an) sont les problèmes cardiaques. Enfin, 42 000 américains meurent chaque année d’accidents de la route, 30 000 se suicident, 30 000 sont tués par des armes à feu et 20 000 morts correspondent à des homicides.

Ainsi, en 2001, un citoyen américain avait cinq fois plus de chances de mourir du SIDA que du terrorisme, mais en 2005 les États-Unis avaient dépensé $ 2,6 milliards pour combattre le Sida, et $ 48,5 milliards pour la sécurité de l’Etat… Soit 18 fois plus. Les liens entre terrorisme et développement durable n’est-il pas visible ici?

L’éco-terrorisme?

Lorsque l’on regarde les actes de terrorisme domestique aux Etats-Unis, l’on s’aperçoit que ce sont les actes d’éco-terrorisme qui dominent. Depuis 2001, les débats font rage aux Etats-Unis, notamment sur la dénomination à attribuer aux activistes écologistes… D’après Jean-Christophe Rufin, auteur du très documenté récit intitulé Le Parfum d’Adam (Flammarion, 2007), “le FBI considère l’écologie radicale comme la deuxième menace terroriste la plus importante après le fondamentalisme islamique”. Quelle est donc la frontière entre activistes élogistes et éco-terroristes? L’usage ou non de violence suffit-il pour les dissocier?

Pour Tom O’Connor, l’éco-terrorisme consiste en des positions extrêmes sur les problèmes environnementaux et le droits des animaux: il correspond à une frange du terrorisme dont le but est d’infliger des dommages économiques à ceux qui profitent de la destruction et de l’exploitation de l’environnement. Les actes en découlant vont plus loin que ceux des environnementalistes activistes “traditionnels” en ce que les actes de violence sont justifiés par l’incapacité des efforts gouvernementaux. Ils se comparent d’ailleurs souvent aux abolitionnistes de l’esclavage ou aux opposants des camps nazis. Leur mode opératoire suit un mode de résistance sans leader, et les experts considèrent que cette forme de terrorisme sera probablement la plus répandue au cours du XXIième siècle.

Greenpeace Head

Bien entendu, comme le souligne le Dr O’Connor, il faut bien différencier l’environnementalisme de l’éco-terrorisme. Les environnementalistes travaillent au sein du système pour sa préservation, alors que les éco-terroristes semblent vouloir détruire la civilisation telle que nous la connaissons afin de sauver la planète. En ce sens, Greenpeace est un groupe environnementaliste traditionnel, alors que le Front de Libération de la Planète (ELF) est considéré comme un groupe éco-terroriste. Pour notre chercheur, il est important de comprendre que les éco-terroristes extrémistes ne veulent PAS vraiment préserver l’environnement ou protéger les espèces en voie de disparition (comme le font les environnementalistes), mais qu’ils veulent détruire le monde afin de mieux le sauver… En gros, une destruction ou une dégradation de l’humanité pour une fin de l’anthropocentrisme… N’étant pas une spécialiste du sujet je ne m’aventurerai pas pour ma part sur ce dernier point, mais je me contenterai de souligner quelques points allant au-delà de cette intéressante distinction…

Earth Liberation Front Head

Car en effet, si les origines de l’écoterrorisme datent du début du XIXième siècle, il s’avère que la notion a surtout été promue comme telle par Ron Arnold, président du Centre pour la Défense de l’Entreprise Libre (cdfe). Avec quelques autres consorts (Clausen et Nichols), il a contribué à rendre floues les frontières entre désobéissance civile non-violente et tactiques prêtant à plus de contentieux comme le vandalisme ou le sabotage… En gros, José Bové serait condamné en France pour plus que ce qu’il ne l’a été!! Et serait un vrai terroriste!!

Mais comment ont-ils fait pour entretenir une telle confusion me diriez vous? En fait, rien de plus simple: avec les différentes lois passées depuis 2001 et les attentats du World trade Center, les efforts d’Arnold & co ont été facilités, et l’Ecoterrorism Prevention Act de 2004 proposé par les Républicains ont entériné leur vision… D’ailleurs, sur la page du cdfe dont je viens de vous parler, le parallèle est clairement établi entre terrorisme tout court (avec appui sur le USA Patriot Act de 2001 et sa définition du terrorisme domestique) et éco-terrorisme. La démonstration est faible, mais les faits et la volonté y sont incontestables.

Earth Liberation Front Map

Ajoutons qu’un terroriste ne se reconnaît jamais comme tel et que les activistes environnementalistes extrémistes ont toujours avancé pour se défendre qu’on ne peut les qualifier de terroriste car il n’y a pas mort d’homme dans leur combat. Ce à quoi le cdfe répond que le meurtre du politicien Dannois Pym Fortuyn en 2002 par un militant extrémiste de la cause animale et leur utilisation de bombes contredisent leur proclamation en tant qu’innocents et leur intention d’influencer les politiques par l’intimidation et la force… Bref, je vous laisse juger de ce débat, des positionnements partisans ou non…

Green is the new red?

Si le sujet vous intéresse, vous pouvez consulter cet article sur SourceWatch, ou suivre encore ce qu’il en est de la définition juridique américaine de l’éco-terroriste sur le blog de Will Potter (reporter américain spécialiste de la question), Green is the New Red. J’y vais assez souvent pour suivre l’évolution de cette question aux Etats-Unis. Lorsque l’on sait ce que les lois anti-terroristes impliquent sur les libertés civiles, sur la surveillance, sur les répressions, on a de quoi s’inquiéter en ce qu’il est pour les militants environnementalistes! Si les efforts des pouvoirs publics en terme de défense de l’environnement demeurent trop lents aux yeux de certains, les mouvements du genre, portés par une conscience de plus en plus grande dans la population, pourraient se multiplier…

Datant de novembre 2006 l’Animal Enterprise Terrorism Act a fait grand bruit dans le milieu associatif américain de la protection des animaux: la liberté d’expression a notamment été remise en cause et le texte joue sur l’ambiguité du terme. Chez nos voisins britanniques, où les actions du genre sont aussi légion, la loi de sécurité intérieure promulguée après les attentats de Londres de 2005 contient des mesures destinées à protéger les chercheurs des “menaces”, de la calomnie et du “harcèlement”.

Bien entendu, nous n’en sommes pas là en France, même si cet article du Monde paru le 25 juillet dernier explique que notre pays rejoint désormais “le peloton de tête” des pays concernés et que le phénomène prend de l’ampleur: “le pic a été atteint en 2007 avec 53 actions revendiquées, dont 25 “périples” (actions plus ou moins coordonnées mais simultanées). En 2008, un premier bilan arrêté au 31 mars laissait espérer une légère accalmie: 13 actions sur 16 cibles (dont 8 sabotages peu significatifs) lors des trois premiers mois de l’année, contre 18 en 2007 visant 45 cibles“. Cela dit, poursuit l’article, “toutes ces opérations restent le plus souvent “à la lisière du terrorisme”, pour reprendre l’expression d’un policier. Mais certains militants qui affectionnent la clandestinité et leurs photos cagoulés de noir ont franchi le pas. “Les modes d’action sont assez comparables : cellules informelles, commandos de nuit, grande paranoïa et volonté de frapper l’opinion publique par des actions d’envergure”, note un enquêteur.”

En France, conclut l’article du Monde, “rien ne distingue les écoterroristes, poursuivis sous les incriminations classiques de “menaces sous conditions” ou “association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste”.

++ Sources ++

  • Définition de l’éco-terrorisme sur Source Wath
  • “Faut-il avoir peur des éco-terroristes?”, très bon article Caroline Rochet, Ete 2007
  • Ces écoterroristes qui inquiètent l’Europe“, Isabelle Mandrau, 25 Juillet 2008, Le Monde
  • La définition de la terreur verte par Will Potter
  • Billet de Grist, “Terrorists have Won“ - à noter:
      “Like terrorists, definitions of terrorism come and go. But if terrorism is the practice of getting what you want by killing people here and there to frighten all the others, then our American street regime is a reign of terror.”
      Grosso Modo: “Comme dans le cas du terrorisme, les définitions vont et viennent. Mais si le terrorisme est une façon d’obtenir ce que l’on veut en tuant quelques personnes pour en effrayer des milliers d’autres, alors le régime de la rue américaine est un règne de terreur.”
  • Rapport du Oxford Research Group dont vienne les chiffres et le graphique (p.18)
  • Image - Pub Mtv réalisée en 2004 au Brésil pour la version papier du magazine MTV. Cette campagne de pub circule par email en France depuis Septembre 2005, mais elle n’a jamais été censurée aux Etats-Unis… Plus d’info chez Hoaxbuster pour ceux que cela intéresse.
  • Carte des attentats écoterroristes aux Etats-Unis: http://www.apsu.edu/oconnort/images/maps/elfmap.jpg
  • Le mot “terrorisme” est issu du verbe latin “terrere” (faire trembler) et désigne ainsi l’envers de la “furror” : les Romains étaient un peuple très superstitieux et les deux états mentaux désignés par la “terror” et la “furor” auraient été provoqués par les Dieux qui, inspirant les combattants, “mettaient les uns dans un état de furie qui provoquait la terreur sacrée dans le camp adverse”.

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