Comment reproduire un anneau vieux de près de six siècles lorsque les sources historiques n’en donnent ni les dimensions ni une représentation précise ? Pour recréer l’anneau de Jeanne d’Arc, nous avons dû confronter les témoignages de son procès de 1431 à l’étude de la bague qui lui est aujourd’hui attribuée.
Les actes du procès nous renseignent sur ses inscriptions, ses trois croix et sa matière incertaine, tandis que l’objet conservé aujourd’hui nous permet d’en observer la forme et les proportions. Mais les deux ne correspondent pas parfaitement, car la bague semble avoir été modifiée au cours de son histoire.
Nous avons donc choisi de créer deux reproductions différentes : l’une fidèle à l’objet tel qu’il nous est parvenu, l’autre fondée sur sa description historique. Cet article présente les sources, les choix de conception et les différentes étapes qui nous ont permis de passer du document historique à la fabrication de l’anneau dans notre atelier de joaillerie.

Notre reproduction de l’anneau de Jeanne d’Arc, réalisée dans notre atelier à partir de l’étude de l’objet existant et des descriptions du procès de 1431
INDEX
- Que savons-nous réellement de l’anneau de Jeanne d’Arc ?
- La bague aujourd’hui attribuée à Jeanne d’Arc
- Photographies et sources historiques : comment avons-nous établi notre modèle ?
- Deux reproductions pour respecter deux réalités différentes
- De la documentation historique à la conception 3D
- La fabrication de l’anneau dans notre atelier
- Jusqu’où peut-on parler de « reproduction exacte » ?
- Reproduire l’objet pour transmettre son histoire
1. Que savons-nous réellement de l’anneau de Jeanne d’Arc ?
L’existence d’un anneau personnel appartenant à Jeanne d’Arc est attestée par les actes de son procès de condamnation de 1431. Interrogée à son sujet, Jeanne explique que cet anneau lui avait été donné par son père ou sa mère, à Domrémy, et qu’il ne comportait aucune pierre.
Lors de son interrogatoire du 17 mars 1431, elle indique qu’elle pense que l’anneau portait trois croix, ainsi que les noms « Jhesus Maria » :
et cogitat quod ibi erant tres cruces, nec aliud signum quod sciat, exceptis Jhesus Maria.
La matière reste en revanche incertaine. Jeanne reconnaît elle-même ne pas savoir précisément de quel métal il était fait :
si sit de auro, non est de auro puro, nec scit utrum sit aurum vel electrum.
Elle précise donc que, s’il est en or, celui-ci n’est pas pur, et qu’elle ignore s’il s’agit d’or ou d’electrum. Le terme latin electrum possède plusieurs acceptions historiques et ne permet pas d'identifier avec certitude l'alliage dont parlait Jeanne
Jeanne accordait également une valeur affective et religieuse à cet objet. Elle explique qu’elle aimait le regarder en souvenir de son père et de sa mère et déclare avoir touché sainte Catherine avec cet anneau lors d’une apparition.
Les sources permettent donc d’établir quelques caractéristiques : un anneau reçu à Domrémy, sans pierre, portant « Jhesus Maria » et probablement trois croix, dans un métal de nature incertaine. En revanche, elles ne donnent ni dimensions, ni poids, ni proportions, ni représentation précise de sa forme. Elles permettent de décrire l’anneau, mais pas d’en établir à elles seules une reproduction visuellement exacte.

Jeanne d’Arc devant ses juges lors de son procès de condamnation à Rouen. Enluminure ornant la première page d’une copie manuscrite du procès, réalisée à la fin du XVe siècle d’après les actes du procès de 1431. Bibliothèque nationale de France, département des Manuscrits, Latin 5969, fol. 1.
2. La bague aujourd’hui attribuée à Jeanne d’Arc
La bague aujourd’hui attribuée à Jeanne d’Arc a été acquise aux enchères à Londres en février 2016 par le Puy du Fou, qui la conserve depuis en France. Son authenticité comme objet ayant personnellement appartenu à Jeanne reste débattue, mais plusieurs éléments matériels peuvent être établis indépendamment de cette controverse.
L’objet a été examiné par des experts en bijouterie ancienne et analysé par fluorescence X par le laboratoire Oxford X-ray Fluorescence Ltd. Ces examens concluent à des matériaux, une typologie et des techniques de fabrication compatibles avec le XVe siècle. Ces résultats sont incompatibles avec l'hypothèse d'une simple copie moderne fabriquée intégralement au XIXe ou au XXe siècle. L’analyse révèle également un anneau principalement constitué d’argent présentant des traces d’une ancienne dorure.
Sa forme est particulièrement intéressante pour notre travail de reproduction. L’anneau possède un plateau aplati, portant les inscriptions IHS et MAR, associées à Jésus et Marie. Une croix est encore visible, tandis qu’un « M », considéré dans les expertises présentées par le Puy du Fou comme une modification postérieure, occupe l’autre côté.
L’objet présente donc plusieurs caractéristiques compatibles avec la description donnée lors du procès de 1431. Cela ne suffit cependant pas à démontrer qu’il s’agit de l’anneau personnel de Jeanne : cette question dépend également de sa provenance et de sa traçabilité historique.

Bague aujourd’hui attribuée à Jeanne d’Arc, conservée au Puy du Fou. Cet objet, dont la fabrication est compatible avec le XVe siècle, nous a servi de référence visuelle pour étudier la forme, les proportions et les gravures de l’anneau lors de la conception de notre reproduction.
3. Photographies et sources historiques : comment avons-nous établi notre modèle ?
Pour reproduire la bague, nous avons travaillé à partir des photographies disponibles de l’objet aujourd’hui attribué à Jeanne d’Arc. Ces vues sous différents angles nous ont permis d’étudier sa forme générale, les proportions du corps de bague et du plateau, ainsi que la disposition des inscriptions et des différents motifs.
À partir de ces éléments, nous avons réalisé une maquette numérique en trois dimensions, en cherchant à restituer le plus fidèlement possible les volumes et l’aspect visible de l’objet. En l’absence de dimensions précises et de plans techniques, certaines proportions ont nécessairement été estimées à partir des photographies.
Mais cette étude a également mis en évidence une difficulté importante : l’état actuel de la bague ne correspond pas entièrement à la description donnée lors du procès de 1431. Certaines modifications semblent avoir été apportées à l’objet au cours de son histoire.
Cette différence nous a conduits à développer deux modèles distincts : l’un reproduisant la bague telle qu’elle se présente aujourd’hui, l’autre cherchant à restituer un état plus ancien à partir des informations fournies par les sources historiques. C’est cette distinction qui est au cœur de nos deux reproductions.
Vue de dessus de la maquette 3D de l’anneau. Ce modèle numérique reproduit la bague telle qu’elle se présente aujourd’hui, à partir de l’étude des photographies disponibles de l’objet attribué à Jeanne d’Arc.
4. Deux reproductions pour respecter deux réalités différentes
La description de l’anneau donnée lors du procès de 1431 mentionne la présence de trois croix. Or, la bague aujourd’hui attribuée à Jeanne d’Arc n’en montre plus qu’une.
Les expertises réalisées sur l’objet indiquent qu’il a été modifié au cours de son histoire. Sur l’un des flancs, une gravure plus récente représentant un « M » aurait remplacé un motif antérieur, possiblement l’une des croix mentionnées dans le procès. La partie inférieure de l’anneau a également été retravaillée pour en modifier la taille, intervention qui pourrait avoir entraîné la disparition de la troisième croix.
Cette différence entre l’état actuel de l’objet et sa description en 1431 nous a conduits à créer deux modèles :
-
une reproduction fidèle à la bague telle qu’elle se présente aujourd’hui, avec une croix et le « M » ;
-
une reconstitution fondée sur les sources historiques, avec les trois croix mentionnées lors du procès.
Ces deux versions répondent donc à deux démarches complémentaires : la fidélité à l’objet aujourd’hui conservé et la fidélité à sa description historique.
Note — L’origine du « M » reste inconnue. Les expertises considèrent cette gravure comme postérieure à la fabrication médiévale de l’anneau. Il est intéressant de relever que l’une de ses anciennes propriétaires fut Lady Ottoline Morrell (1873-1938). L’hypothèse d’un « M » ajouté en référence au nom Morrell a été avancée, mais aucun document connu ne permet actuellement de l’établir.

Comparaison des deux maquettes 3D de l’anneau de Jeanne d’Arc. À gauche, la reconstitution fondée sur la description du procès de 1431, avec trois croix et sans « M » ; à droite, la reproduction de la bague telle qu’elle se présente aujourd’hui, avec une seule croix et le « M » considéré comme un ajout postérieur.
5. De la documentation historique à la conception 3D
Une fois les sources historiques et les photographies étudiées, nous avons pu passer à la modélisation 3D de l’anneau. Les différents visuels disponibles nous ont servi à restituer ses proportions, la forme du plateau, le profil de la bague et la disposition des inscriptions.
La conception numérique permet ensuite d’affiner les volumes et les détails afin d’obtenir un modèle à la fois fidèle à l’objet étudié et adapté à une fabrication en joaillerie.
C’est également à cette étape que nous avons développé les deux versions de l’anneau : la reproduction de son état actuel et la reconstitution à trois croix fondée sur la description du procès de 1431.
Les modèles 3D présentés ci-dessous montrent cette étape intermédiaire, entre recherche historique et fabrication dans notre atelier.
6. La fabrication de l’anneau dans notre atelier
Une fois la maquette sculptée de manière numérique, nous pouvons la fabriquer par le procédé d'impression 3D dans une premier temps, puis par une fonte à la cire perdue.
La pièce en résine obtenue par impression 3D nous sert à fabriquer un moule en plâtre réfractaire. Ce moule est brûlé afin de détruire le modèle en cire qui laisse ainsi son empreinte dans le moule.
Le métal en fusion, qui peut être de l'argent ou bien de l'or, est coulé dans le moule, sous vide et occupe la place laissée par la pièce en résine imprimée en 3D.
Nous obtenons ainsi la réplique exacte en métal de la pièce imprimée en 3D à partir de notre maquette numérique.
7. Jusqu’où peut-on parler de « reproduction exacte » ?
Parler de reproduction exacte impose une certaine prudence. Nous pouvons reproduire avec fidélité la bague aujourd’hui attribuée à Jeanne d’Arc à partir de ses photographies, mais nous ne pouvons pas affirmer avec certitude qu’elle correspond exactement à l’état de l’anneau porté par Jeanne au XVe siècle.
Les sources de 1431 apportent plusieurs informations précieuses, notamment les inscriptions « Jhesus Maria » et la présence de trois croix, mais elles ne donnent ni dimensions ni représentation détaillée de l’objet.
Nos deux modèles reflètent donc cette limite : l’un privilégie la fidélité à l’objet conservé aujourd’hui, l’autre la fidélité à sa description historique.
8. Reproduire l’objet pour transmettre son histoire
Reproduire l’anneau de Jeanne d’Arc ne consiste pas seulement à recréer un bijou ancien. C’est aussi une manière de rendre tangible un objet directement évoqué dans les sources de 1431 et de transmettre l’histoire qui l’accompagne.
Notre démarche associe ainsi recherche documentaire, étude de l’objet, modélisation 3D et savoir-faire joaillier. Chaque étape permet de passer de la source historique à un objet qui peut de nouveau être porté.
Les deux interprétations issues de ce travail sont proposées dans notre reproduction de l’anneau de Jeanne d’Arc, fabriquée dans notre atelier en argent ou en or : l’une fidèle à la bague aujourd’hui conservée, l’autre reconstituée à partir de sa description historique.
Sources et références
- Procès de condamnation de Jeanne d’Arc, 1431 : interrogatoires des 1er et 17 mars 1431, au cours desquels Jeanne décrit notamment l’origine de son anneau, ses inscriptions « Jhesus Maria », ses trois croix et la nature incertaine de son métal.
- Dossier d’expertises de l’anneau présenté par le Puy du Fou en 2016 : analyses historiques, métallurgiques et joaillières de l’objet, de sa fabrication, de ses gravures et des modifications qu’il aurait subies.
- Timeline Auctions, documentation et provenance accompagnant la vente de l’anneau à Londres en février 2016.
À propos de l’auteur
Nicolas Tranchant, entrepreneur et fondateur de Vivalatina, s’intéresse à la manière dont certaines figures historiques deviennent des symboles durables. Son approche croise regard culturel et réflexion sur la transmission des valeurs à travers les objets de mémoire.
