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De la terre jusqu'au ciel ( Chap. 3, 4 et 5). Marx, démocratie, écologie, féminisme

Par Roger Garaudy A Contre-Nuit

 3 - Vers l’unité de l’homme 

terre jusqu'au ciel Chap. Marx, démocratie, écologie, féminisme

Dans la critique que MARX fait de la religion, ce n’est pas l’athéisme qui est intéressant, athéisme dont il n’a jamais fait un acte militant, ce qui est intéressant c’est la conclusion que, dans l’introduction de Pour une critique de la philosophie du droit de Hegel, il tire de cette critique : La critique de la religion s’achève par la leçon que l’homme est pour l’homme l’être suprême, donc par l’impératif catégorique de bouleverser toutes les conditions où l’homme est un être humilié, asservi, abandonné, méprisable. Cette phrase est essentielle pour entrer dans la vision du monde de MARX si l’on comprend la forme verbale « s’achève » aux deux sens : annonçant d’une part la conclusion d’une étude, mais aussi la fin d’un processus sur lequel il sera inutile de revenir, et le début d’un autre processus, celui de l’émancipation humaine. A vingt-cinq ans, MARX, au nom d’un plus grand que lui, déclare la révolution au monde. Son œuvre, à partir de ce postulat - car il s’agit d’un postulat, d’ordre éthique -, sera entièrement consacrée à la compréhension des causes de l’abaissement de l’homme, et à la recherche des moyens d’abattre ces causes et d’unifier l’homme.

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Le capital est, nous l’avons dit, l’obstacle principal à un principe de dépassement vers plus grand que soi, parce qu’il génère l’aliénation des membres de la société, tous les membres - la masse des exploités, mais aussi les membres et les serviteurs de la classe exploiteuse.

Le capital, répétons-le, n’est pas une « chose » mais un rapport social où le prolétariat, celles et ceux qui ne possèdent que leur force de travail (physique ou intellectuelle), est exploité par la bourgeoisie, propriétaire des moyens de production. Etudiée par MARX à partir de 1846-1848, cette exploitation est fondée sur la plus-value que le propriétaire tire du travail du prolétaire, en le rémunérant moins que la valeur créée. Sans cette plus-value, le profit, seul transcendant du bourgeois, est incompréhensible, en dépit des contorsions de l’économie politique classique.

Pour maintenir et augmenter le taux de la plus-value, les capitalistes ont besoin d’une domination totale, matérielle et morale, sur les prolétaires dans leur ensemble et sur chaque prolétaire en particulier. Cette domination, MARX la nomme aliénation, c’est elle qu’il a d’abord étudiée jusqu’en 1846, et décrite par exemple dans ce qu’on a appelé les Manuscrits de 1844, et c’est pour en comprendre les mécanismes matériels, essentiellement économiques, qu’il produit ensuite Le capital. Pour combattre l’aliénation, il lui fallait élucider le mystère de la source du capital : l’exploitation économique de l’homme par l’homme.

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Sous le
capital, mais nous pouvons inclure le capital avec le régime féodal ou esclavagiste dans la catégorie plus large des régimes fondés sur la division en classes , l’être humain qui 
n’a que sa force de travail, le travailleur, est étranger à lui-même. Son existence ne lui appartient pas, il est obligé de la vendre au capitaliste, son essence d’être humain lui est confisquée. Son être appartient à un autre. L’aliénation, c’est toutes les situations où l’homme est hors de lui, étranger à lui-même. L’aliénation, sous le régime du Capital, est générale et omniprésente. Au niveau du travail, autour duquel s’articulent ses autres aspects par rapport à la consommation et à la citoyenneté, l’aliénation est triple : aliénation du produit du travail, qui échappe à celui qui l’a fabriqué ; aliénation de l’acte de travailler qui n’est pas décidé et organisé avec la participation du travailleur ; aliénation du travailleur en tant qu’être humain dépossédé du pouvoir créateur qui fait son humanité, son travail vivant. Il faut insister sur ce dernier aspect. L’expression « travail vivant » est souvent utilisée par MARX. Le travail vivant, ce n’est pas seulement, par définition négative, le travail qui n’est pas stocké dans la marchandise, c’est surtout le travail dans son lien à l’essence humaine, le travail comme expression du pouvoir créateur de l’homme. Or ce travail vivant voit, sous le régime du Capital, se dresser face à lui, contre lui, comme une puissance supérieure et étrangère, le travail « mort », cristallisé dans la machine (qui sert à produire) et surtout dans la marchandise produite, objet ou service, qui apparaît à l’ouvrier comme extérieure à son travail alors qu’elle en est le résultat

Tous, capitalistes et prolétaires, entretiennent avec cette marchandise particulière qu’est la monnaie une relation d’aliénation. L’argent, comme valeur d’échange, apparaît faussement comme instrument de mesure de la vraie valeur de la marchandise, la valeur d’usage, et comme étalon de la richesse sociale et de l’économie globale, ce que MARX appelle l’équivalent général. Avec l’expansion du commerce à la planète entière, avec la mondialisation, la monnaie accentue ce caractère « magique » et aliénant. Pourtant, le vrai équivalent général est le travail, non la monnaie. Le travail révèle et contient l’essence de la nature humaine, le travail c’est l’homme, c’est la vie de l’homme, et de plus, comme élément mesurable il revêt un statut « naturel » d’équivalent universel. Derrière la monnaie, derrière l’argent, qui nous le cache, il y a donc le travail, qui, en tant qu’équivalent général permet de mesurer à la fois la valeur de l’homme et la valeur de la marchandise.  

Ce sont là quelques aspects de l’aliénation, on pourrait en décrire d’autres. Par exemple, l’aliénation qui se manifeste dans la concurrence des travailleurs entre eux et dans la division entre travailleurs et consommateurs.

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En dévoilant la source et les figures de l’aliénation, MARX restaure la subjectivité de l’homme et rompt par là-même avec les déterminismes - de la nature, de la prédestination religieuse, et même le déterminisme de l’histoire (HEGEL) auquel on rattache souvent sa pensée. La prise de conscience d’un but et l’action par laquelle on cherche les moyens pour l’atteindre sont des marqueurs de l’espèce humaine, parfaitement intégrés par MARX dans sa recherche. Il y a la lutte des classes, un moteur de l’histoire, qu’il n’a pas « découverte », qui selon lui conduit au communisme, mais qui n’est ni une prescription du docteur MARX, ni un mode ou un idéal de vie, et il y a le communisme proprement dit qui ne peut être ni réduità cette lutte des classes ni déduit d’elle, ce que formule ainsi Dionys MASCOLO: Le communisme est incompréhensible si l’on n’a pas commencé par le voir comme la dialectique de la satisfaction des besoins humains . Ce qui implique de renoncer un moment à l’utile distinction politique entre les classes, et se mettre à considérer l’humanité dans son ensemble, et en fonction de la seule existence du besoin humain

En effet, le marxisme de MARX ne se réduit ni à la lutte des classes ni à la critique de l’auto-aliénation humaine. A la division de la société, fondée en dernière analyse sur la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production, MARX montre aussi le remède : le communisme. Le communisme n’est pas défini comme ontologie par MARX , comme forme parfaite de la société, décrite avec précisions et une fois pour toutes, mais dans son développement historique comme dépassement positif de la propriété privée, comme la solution du conflit de l’homme avec la nature, la solution aussi du conflit de l’homme avec lui-même et le début de résolution du conflit entrel’existence et l’essence, entre l’objectification et l’affirmation de soi, entre la liberté et la nécessité. La division en classes n’est que temporaire, elle sera dépassée et supprimée par le dépassement et la suppression du dernier des systèmes de classes, le système capitaliste ; la lutte actuelle des classes prolétaires contient donc en elle l’unité future du genre humain, la réconciliation du producteur avec les moyens de production et du citoyen avec la société, elle contient en elle l’unité essentielle (de l’ordre de l’essence) enfin trouvée de l’homme. L’homme, c’est-à-dire l’humanité vue comme la totalité des humains et comme ce qui fait de l’homme un être particulier, ce que MARX appelle la conscience générique. La lutte des classes n’est pas un but. La lutte des classes prolétaires contre la classe capitaliste est le moyen de mettre fin à la division de la société en classes, à la désunion de la société et de l’homme, pour parvenir à « l’unité essentielle » - réconciliation, concordance de la conscience générique avec la réalité sociale. JAURÈS dira : Marx n’annonce pas seulement la société communiste comme la conséquence nécessaire de l’ordre capitaliste : il montre qu’en elle cessera enfin cet antagonisme des classes qui épuise l’humanité

D’accord en cela avec Dyonis MASCOLO, Renaud DENUITmet justement l’accent sur ce caractère presque métaphysique du travail de MARX. Pour MARX, « métaphysique » veut dire : irréel, trompeur, inexact, religieux (voir son pamphlet de 1845, La Sainte Famille, contre les « jeunes hégéliens »); pourtant sa démarche relève d’une métaphysique renouvelée, issue d’abord de la critique de la réalité, selon laquelle le caché est plus réel que les apparences, et pour laquelle, par la fin de leur morcellement, par leur désaliénation et la réalisation de leurs capacités naturelles et acquises (formule du Capital), la satisfaction de leurs besoins essentiels et existentiels, se profile pour les humains en général et pour chaque homme en particulier la perspective de l’unité essentielle de leur Humanité dans une société, un monde, réconciliés, la cité totale de l’homme total dit DENUIT. Le communisme, non comme but ciselé en tout détail mais comme processus historique, est la transcendance de MARX.

Il faut relire Marx, après le déluge. Dans ces Manuscrits économico- philosophiques, rédigés en 1844 à Paris…sont dénoncés l’inhumanité du capitalisme et l’infamie de ses thuriféraires (porteurs d’encens). Ainsi s’exprime Jean SALEM dans son édition des Manuscrits de 1844 Ces textes fragmentaires ont été ignorés pendant longtemps (publiés seulement en 1932), puis sous-estimés, car présumés non encore « scientifiques » : à partir de 1965 en effet, dans Pour Marx et Lire le Capital , Louis ALTHUSSER interprète MARX dans le sens d ’un antihumanisme théorique, reléguant les Manuscrits, jugés « idéologiques » et idéalistes, à une période antérieure à une supposée coupure épistémologique qui donnerait naissance au vrai MARX marqué du sceau de la « science », à partir de L’Idéologie allemande achevée de rédiger par MARX et ENGELS en 1846 (mais publiée seulement, comme les Manuscrits, en 1932). Y-a-t-il donc deux MARX ? Ce fut une partie des débats philosophiques qui, autour des positions divergentes de Louis ALTHUSSER et Roger GARAUDY, animèrent les discussions des intellectuels du Parti communiste français dans les années soixante. Ces débats sont aujourd’hui obsolètes, très peu de partisans d’ALTHUSSER défendant encore telle quelle la thèse de la coupure épistémologique. Surtout, le premier MARX (celui des Manuscrits) résonne désormais fortement du fait de la prise de conscience des dérives mortelles que l’évolution du mode de production capitaliste et du type de croissance qui lui est lié entraînent sur la nature, et sur l’homme lui-même. Le premier MARX est-il moins marxiste que le second, comme le soutient ALTHUSSER, ou le second n’est-il pas plutôt dans la continuité du premier, lui donnant une consistance concrète, matérielle ?

Est esquissée dans les Manuscrits de 1844 une sorte de théologie négative, une ébauche de théorie générale du communisme, non pas description minutieuse et aboutie de la société future mais simple DÉBUT d’une histoire proprement humaine : dépasser la propriété privée et le sens de l’avoir, vaincre la pauvreté, pour retrouver « l’autre homme », celui qui est en face de moi et celui qui m’est intérieur. A la différence de l’avenir, royaume de l’homme vivant, le passé est le royaume de l’homme mort. Mais le passé à révoquer, ce n’est pas le passé en général, dont font partie les créations et les combats des générations précédentes, c’est celui des misères, des violences, des exploitations et des aliénations. Faire table rase, comme le propose L’Internationale, ce n’est pas révoquer, nier ou oublier le passé, c’est prendre d’autres voies que celles qui dans ce passé ont dérivé vers le non-humain. Que l’avenir soit porteur de transcendance cela dépend de notre capacité d’invention et d’intervention lors d’un déroulement historique qui marque une rupture avec le temps des misères, des violences, des exploitations et des aliénations. Là où l’homme lui-même est à construire, tous les dépassements, toutes les transcendances sont requises. Aucune n’est à exclure a priori.

4 - La question du matérialisme 

Est-il légitime d’invoquer une forme de transcendance, même « à taille humaine », dans l’exposé d’une pensée qui se proclame matérialiste et est considérée comme telle par beaucoup de marxistes et par la plupart des croyants ?

MARX parlait de nouveau matérialisme, signifiant ainsi que son matérialisme était différent des matérialismes anciens. Se proclamer matérialiste était à l’époque la manière la plus radicale de s’opposer à des églises hostiles à la lutte des prolétaires. Mais le
nouveau matérialisme de MARX prend pleinement en compte l’activité intellectuelle et spirituelle de l’homme. Les Thèses sur Feuerbach, et spécialement la première, où MARX critique le matérialisme théorique et la vision abstraite de l’homme de Ludwig FEUERBACH, pour lequel l’homme sensible est autonome par rapport à ses conditions de vie, constituent une bonne présentation de ce nouveau matérialisme : Le grand défaut de tout le matérialisme passé...c'est que la chose concrète, le réel, le sensible, n'y est saisi que sous la forme de l'objet ou de la contemplation, non comme activité humaine sensible, comme pratique.

Le matérialisme de MARX est fondé non sur la matière mais sur la pratique. MARX nourrit sa pensée à la double source de l’idéalisme de HEGEL et du matérialisme de FEUERBACH, mais, contre eux, il restaure les droits de la subjectivité et de l’unité de l’homme, qui est en relation avec la matière, avec la nature, ou avec les idées, par la médiation de la vie pratique - personnelle, familiale, sociale. Le matérialisme de MARX n’est ni chosiste (ne s’intéressant qu’aux choses) ni moniste (faisant appel à un principe unique), ni holiste (s’appliquant à tout en toutes circonstances). Il ne renvoie pas à la matière comme mode unique, constant, de l’être ; il n’est pas ontologique mais donne au contraire le primat à l’action, spécialement l’action consciente de son but, spécifiquement humaine, faite de créations et ouverte à une altérité capable d’interagir avec elle et avec la matière elle-même. Il est possible, à partir de là, d’introduire dans l’œuvre de MARX une idée de transcendance, comme Simone WEIL a pu reprocher à MARX de ne pas l’avoir fait, et comme GARAUDY soutient au contraire qu’il l’a fait, ne serait-ce que parce que le postulat par lequel MARX lui-même est devenu marxiste est déjà en quelque sorte un acte de foi en un possible dépassement par l’homme de ses conditions d’existence aliénantes.

Nguyen HOAI VAN place MARX au cœur non d’une opposition mais d’une dialectique idéalisme-matérialisme : Marx ne définit pas le socialisme [MARX d’ailleurs parle surtout de « communisme » et pas de « socialisme »] seulement à travers ses moyens…mais aussi par sa finalité. En effet, le socialisme se donne pour but d’offrir à chacun le plein épanouissement de ses potentiels, pour qu’un enfant portant le talent d’un Mozart ou d’un Raphaël puisse devenir un Mozart ou un Raphaël. On peut dire qu’un tel souhait n’est autre que de l’idéalisme. Et pourtant, il constitue le point de départ de la philosophie de l’Action de Marx

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Quand on parle de matérialisme, pour ce qui est du marxisme, il faut donc préciser ce qu’est ce matérialisme, « dialectique » ou « historique », car MARX ne se préoccupe nullement de la matière à proprement parler, laissant les sciences le faire. Le matérialisme historique cherche à comprendre l’histoire des sociétés et de son moteur, la lutte des classes.

Le matérialisme dialectique est une notion plus sujette à interprétations. Et d’abord qu’est-ce que la dialectique ?

Selon PLATON, au sens originel, dans le cadre d’un dialogue, la dialectique est au service de l’Idée vraie, source du bien dont la justice et l’amour sont des figures (en métaphysique on dit des hypostases : « ce qui est placé en dessous »). Le bien est l’essence ; la justice et l’amour sont l’existence, la substance, le contenu, du bien. L’idée vraie existe dans un monde à part. Selon HEGEL, l’idée vraie est la réalisation de la logique, de la raison ; l’histoire en est le révélateur au cours d’un processus thèse-antithèse. MARX lui ne cherche pas à découvrir une idée contenue dans le réel mais les ressorts du réel lui-même. PLATON, HEGEL, MARX, trois conceptions différentes de la dialectique qui montrent que la dialectique, comme méthode, ne se suffit pas à elle-même. Elle a besoin d’un but. Ce but ne peut être donné que par une forme de plus grand que soi, un principe de dépassement. Gérard ESCHBACH, dans un article intitulé Dialectique et transcendance, pose ainsi la problématique : Sans la dimension de la transcendance, sans possibilité de dépassement vers un autre terme, la dialectique en resterait à une lutte incessante des contraires…Pour que du nouveau puisse se produire dans la différence, il est nécessaire qu’il y ait un autre moment qui assume la tension dans le dépassement. Mme Madeleine BARTHELEMY-MADAULE avait déjà défini la vision du monde et de la vie de TEILHARD DE CHARDIN comme attraction de l’unité dans le dépassement.Par exemple, sans le but indiqué par l’impératif catégorique de MARX, l’émancipation du genre humain, la dialectique tourne en rond.

MARX n’est pour rien dans la dérive que constitue une conception dogmatique de la dialectique. En 1935-1936 en France, un philosophe communiste, Georges POLITZER, en présente un résumé très didactique dans un cours de l’Université ouvrière. Pour lui, à la suite de Dialectique de la nature d’ENGELS, la dialectique s’oppose à la métaphysique en ce qu’elle n’impose pas ses « lois » à la nature et à l’histoire, comme avec PLATON et HEGEL, mais qu’elle les tire de la nature et de l’histoire elles-mêmes : loi du changement continu, loi de l’interpénétration des contraires ou de l’action réciproque et de la contradiction, et enfin loi du passage de la quantité à la qualité et inversement ou loi du progrès par bonds,

Certains marxistes se référent au « matérialisme dialectique », en appliquant ce concept aux rapports entre base et sommet de la société. La base, l’infrastructure, est constituée des forces productives matérielles et humaines (force de travail et instruments de production) et des rapports de production (structure générale de la société, commerce, rapports juridiques). Le sommet, la superstructure, est constituée par les producteurs de l’idéologie (institutions diverses) et ses « produits » (idées, mythes, symboles, affects).

Par exemple , Loïc CHAIGNEAU aujourd’hui, comme Ernst BLOCH hier, utilise les trois termes associés de « matérialisme dialectique historique » et l’acronyme qui va avec - « MDH » - pour désigner la théorie marxiste (cf. croquis). Dans Marxisme et intersectionnalité, il refuse à la fois un réductionnisme qui s’en tiendrait à une autonomie de la superstructure, et un autre qui rapporterait tout phénomène social à une causalité strictement économique

La première attitude, celle de Chantal MOUFFE par exemple, privilégie la superstructure au détriment de la base, l’infrastructure (les classes sociales, leurs interactions et contradictions), et produit une action politique dite « populiste » : le peuple, indifférencié dans sa structure de classes, contre les élites.La seconde attitude dénie toute autonomie à la superstructure (politique, idéologie, culture, art), et la place, avec les subjectivités individuelles, sous la dépendance d’un processus uniquement matérialiste et débouche donc sur un tel déterminisme économique qu’il fit dire à MARX en son temps que si c’était cela le marxisme alors, lui MARX, n’était pas marxiste

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Le capitalisme est une formation économique et sociale dont le vrai transcendant est le marché : tout s’achète et se vend, y compris la force de travail des hommes (le salaire est le prix de la reconstitution de cette force) et les hommes eux-mêmes (le salariat après l’esclavage). Le bénéficiaire unique du marché, celui qui en tire un profit (parfaitement mesurable), c’est le propriétaire des moyens de production (production d’objets ou de services), c’est le capitaliste. Là où sont mis en œuvre le savoir et le savoir-faire de l’humanité depuis qu’elle existe jusqu’à l’humanité actuelle, quelques dizaines de milliers d’hommes , les détenteurs du capital , servis par quelques millions d ’autres bien rémunérés, s’approprient les richesses produites par le travail manuel et intellectuel des milliards d’êtres humains d’hier et d’aujourd’hui.

Dans la section La marchandise et la monnaie du Livre I du Capital, MARX s’attache à définir cette chose très complexe, invitant à d’infinies arguties métaphysiques et chicanes théologiques : la marchandise. De cette chose il est de prime abord quasi impossible de dire ce qui en détermine la valeur, si ce n’est le désir que nous en avons, désir dont nous croyons qu’il définit sa valeur en tant qu’objet. Ce caractère mystique de la marchandise ne découle pourtant pas de sa valeur d’usage ni de sa composition matérielle, ni des procédés techniques utilisés pour la produire. La démonstration de MARX aboutit à cette élucidation que la marchandise, loin d’avoir une valeur en soi, reflète en réalité le rapport social mis en œuvre pour sa fabrication, rapport de réification qui transforme en choses marchandes, en marchandises, le rapport entre des hommes. Et MARX ajoute : La forme des processus de la vie sociale, c’est-à-dire des processus matériels de production, n’échappera au rideau de fumée mystique qui la masque que le jour où des hommes librement socialisés en viendront à contrôler, selon un plan consciemment élaboré, le processus de la vie sociale

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La méthodologie émancipatrice de MARX est tombée, dans des circonstances historiques données (réformisme d’un côté, dogmatisme de l’autre) dans des formes d’économisme et de déterminisme. Il est donc indispensable de relire MARX à la lumière des expériences de l’histoire et à celle d’autres penseurs.

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Antonio GRAMSCI avait noté la double incompatibilité entre d’une part un matérialisme défini à l’époque comme ontologique (ce qu’il n’est pas), et d’autre part une philosophie de l’action - la « praxis » - par nature non déterministe, allant de pair avec une action politique volontariste. Costanzo PREVE va plus loin et fait de MARX un philosophe idéaliste prolongeant FICHTE et HEGEL. Pour PREVE, fortement influencé par GARAUDY lors de sa formation parisienne à l’époque du débat sur l’humanisme marxiste, une relecture idéaliste de MARX n’a pas pour but de ranger celui-ci une fois pour toutes dans le tiroir des philosophes idéalistes mais de reformuler sa philosophie comme une arme dans la bataille idéologique, loin d’être terminée, qui suit la débâcle du communisme du 20e siècle, et, en reformulant cette philosophie, de poser la possibilité de la reprise d’un projet politique révolutionnaire centré

1/- non sur la seule compréhension du monde qui appelle toujours un certain degré d’adaptation et donc d’acceptation de ce monde mais sur un rejet théorique et pratique de ce monde (il s’agit en l’occurrence du monde du capital)  ;

2/- non sur « l’étant » (ce qui est dans l’instant), mais sur le « possible », et donc non sur la « matière » fixe, mais sur la pratique qui la transforme.

Comme une métaphysique dualiste sépare l’esprit du corps, comme une religion sépare dieu de sa créature, le matérialisme brut institue le monde de l’homme, les objets qui le constituent , la matière dans son ensemble ( y compris la nature ) , comme extérieurs et supérieurs à l’homme lui-même. Le matérialisme, écrit Diego FUSARO dans le prolongement de PREVE, autonomise l’objet et le pose comme prioritaire au sujet, lequel est condamné au pur arrangement avec les circonstances objectives pensées comme des données et non posées historiquement… Pour MARX, au contraire, l’objet n’a pas d’existence en soi, il est le produit historique d’un faire, le résultat jamais définitif d’un processus rythmé par la pratique et par la relation changeante entre Sujet et Objet. Le marxisme peut ainsi être vu comme un anthropocentrisme, pour lequel l’espèce humaine est au centre de la vie, maisen se rappelant toujours que la nature n’est pas un objet mais fait partie du corps même de l’homme, soncorps non organique, et que l’homme n’est pas seulement un être biologique mais aussi un être d’histoire, de pensée et d’émotions. Par son rapport à l’objet, le marxisme n’est pas réductible à un économisme, selon lequel tout dans une société s’explique par l’économie, mais ilpeut être vu comme un historicisme, cherchant à comprendre chaque objet historique dans les conditions particulières où il est advenu et cherchant aussi à changer cet objet en tenant compte des conditions nouvelles. Cet historicisme permet de relativiser les caractères d’un évènement ou d’une formation économique et sociale donnée et de réduire la tentation dogmatique ou intégriste

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Beaucoup de penseurs et de militants se référant en partie à MARX ont avancé sur leurs propres voies. Quatre, parmi d’autres, très différents, nous interrogent quant à la nature du matérialisme imputé à MARX et de l’éthique dont ce nouveau matérialisme pourrait être porteur : Ernst BLOCH et Georg LUKACS, MAO TSE TOUNG et Jean JAURÈS,

Sur l’ontologie de MARX, c’est-à-dire sur ce qu’est le marxisme, Ernst BLOCH, dans Le principe Espérance, décompose la matière selon le marxisme en deux parts : « l’étant » - le réel dans tous ses aspects -, et le « pouvant être » - les possibilités contenues dans la matière. La démarche d’espérance peut réussir ou échouer car le pouvant-être exige une recherche pour être découvert et une action pour devenir un étant, contenant lui-même un nouveau pouvant-être, et ainsi de suite. Prendre conscience et étudier les conditions de développement du réel (l’ici-bas), c’est ce que BLOCH appelle le courant froid du marxisme ; s’ouvrir à l’avenir, transcender le réel, inventer du nouveau, son courant chaud.Pour BLOCH, l’homme est une tension vers l’avant, un chemin vers ce qui n’est pas encore, vers ce qui pourrait être (transcendance dans l’ici-bas). La philosophie de BLOCH a été définie comme une ontologie dunon-encore être. Le marxisme, que Roger GARAUDY nommera méthodologie de l’initiative historique, BLOCH l’appelle science médiatisée de l’avenir.

Après Rosa LUXEMBOURG , Georg LUKÀCS, et d’autres, en réaction à la réduction du marxisme à la critique de l’économie politique et du communisme à la propriété collective des moyens économiques, mettront l’accent sur l’éthique : avant de se définir par ses moyens le socialisme, première étape vers le communisme - c’est ainsi qu’on voyait la marche de l’histoire à l’époque - se définit d’abord par ses fins, la satisfaction des besoins humains. Sur le plan des libertés en particulier, un an seulement après la Révolution d’Octobre, LUKÀCSalerte sur la triple problématique à laquelle est confrontée toute révolution : faire coïncider éthique, démocratie et internationalisme avec l ‘appropriation collective des moyens de production , c’est-à-dire avec les fondations mêmes de la nouvelle formation économique et sociale révolutionnaire. L’éthique, comme adéquation des fins et des moyens, la démocratie comme exigence d’émancipation de tous sur tous les plans, l’internationalisme comme vision planétaire des problèmes et de leurs solutions. Ethique, démocratie et internationalisme allant ensemble, pour dépasser toutes les distinctions, y compris celles de classe, et atteindre l’universel, l’humanité dans son essence.

Pour MAO TSE TOUNG aussi l’éthique est primordiale. Ce qui compte réellement dans le monde, c’est d’être consciencieux ; et c’est ce à quoi le Parti communiste est le plus attaché . Le parti décrit ce que doit faire un bon communiste en toutes circonstances. Cette orientation confucéenne (harmonie, bienveillance, respect des anciens, obéissance, devoir de remontrance)n’est pas inexistante dans le mouvement ouvrier et communiste occidental où par exemple la conscience professionnelle et la rectitude morale ont eu et ont encore, bien que dans une moindre mesure, une importance et une signification.

Jean JAURÈS (28)est proche de MARX dans la mesure où il définit le socialisme comme la direction de l’économie par l’homme libéré des rapports capitalistes d’exploitation et de domination. Mais il s’en éloigne en pensant que cette libération est le résultat du conflit, non pas comme MARX le soutient entre les forces productives (c’est-à-dire les moyens de production, plus la force de travail, plus les éléments non matériels comme le niveau d’éducation des travailleurs), et les rapports de production (les conditions générales, notamment juridiques, de la production), mais entre ces derniers et un idéal moral intrinsèque à la nature humaine : l’aspiration à la justice. Dès son origine, l’homme a, selon JAURÈS, une idée obscure de sa destinée, l’idée d’appartenir à quelque chose de plus grand que lui. Cette idée est servie par des sentiments propres à l’espèce humaine comme la sympathie envers les autres qui l’incite à tisser des liens, à s’unir avec eux, et le sens de la gratuité dont les arts par exemple sont une expression. Pour JAURÈS, l’individu n’est pas déterminé en tout, sa pensée peut être libre, et c’est cette pensée libre qui commande l’action juste. On peut se libérer de l’aliénation par ses propres forces. JAURÈS soutient le point de vue selon lequel la force de l’idéal peut vaincre l’inertie du réel. MARX pensedifféremment que l’individu quoi qu’il fasse demeure prisonnier des rapports sociaux, en l’espèce des rapports d’exploitation et d’aliénation du système du capital, et qu’il faut donc pour son émancipation réelle une lutte dépassant le cadre individuel, plus vaste, plus concrète, plus collective.

5 - Ouvertures

MARX n’a évidemment pas tout dit (par exemple sur l’état lors de la transition au communisme.Il n’a pas toujours été compris, notamment sur la dictature du prolétariat lors de cette transition. Il s’est parfois trompé, par exemple en sous-estimant la résistance du capitalisme. Des aspects de son œuvre ont été ignorés (l’écologisme et le féminisme, en gestation chez lui) voire écartés (par exemple l’humanisme chezALTHUSSER), et le monde a changé. De plus, l’interprétation marxiste n’est pas univoque mais plurielle.

On a fait retour sur la nature exacte du matérialisme de MARX, il faut aussi relire MARX à la lumière de la crise écologique, des luttes féministes, et, à la lumière de l’histoire du communisme « réel », réexaminer ce que peut être le rôle de l’état dans la société pré-communiste.

Sur ce dernier point, une bonne introduction est la pensée libertaire de Simone WEIL. Des critiques que la philosophe fait à MARX, il faut dire deux choses pour bien les comprendre :

1/- En premier lieu, elles s’inscrivent dans un contexte historique qui force à identifier MARX à l’expérience soviétique, un socialisme ou un communisme étatique et autoritaire, dont le système chinois du XXIe siècle pourrait être analysé comme une variante. Simone WEIL pense à partir de 1937 que fascisme et communisme sont deux conceptions politiques et sociales presque identiques

2/- Simone WEIL est une philosophe s’abandonnant sans retenue, au réel ou à dieu, sans jamais obéir à une règle, en totale liberté. Par exemple, athée rejoignant le christianisme, elle refuse le baptême, En témoignent aussi sa participation aux luttes ouvrières et syndicales à partir de 1933 avec notamment son établissement en usine en 1935-1936, sa participation à la Guerre d’Espagne dans les rangs anarchistes, puis son engagement dans la France Combattante à Londres, jusqu’au sacrifice puisqu’elle refusera de s’alimenter par solidarité avec les combattants d’une Résistance intérieure dont elle voulait être, ce qui lui fut refusé. Peut-on aller plus loin dans la réponse à l’appel d’unplus grand que soi ?

Quelles sont les principales critiques faites à MARX par Simone WEIL ?

1/- Elle met en accusation, avec autant de force que BENJAMIN, le poison de la notion de progrès des philosophes finalistes selon lesquels le monde évolue dans un sens toujours positif, « pour du mieux ») , chrétiens comme Henri BERGSON ou PASCAL, voire dans une certaine mesure TEILHARD, ou athées comme HEGEL et MARX pour lesquels « le sens de l’histoire » serait le nouveau dieu.

2/- Simone WEIL impute de ce fait à MARX, comme BENJAMIN, la création d’un système de pensée religieux, prescrivant une norme cultuelle (la lutte de classe), une providence (la marche vers la société sans classes), un peuple élu (la classe ouvrière) et un messie (le parti communiste). Un nouvel « opium du peuple ».

3/- Dans le système de MARX, la force joue le rôle principal pense Simone WEIL. Dans le capitalisme, cette force est l’argent, dans le marxisme la force est baptisée histoire ; elle a pour forme la lutte des classes. Or la force ne crée pas automatiquement de la justice. Chez MARX, la justice est rejetée dans un avenir qui doit être précédé d’une espèce de catastrophe apocalyptique, la révolution communiste telle que la voit Simone WEIL.

4/- MARX propose d’abolir la propriété privée, d’étatiser les grandes sociétés, de donner des pouvoirs aux ouvriers par l’intermédiaire des syndicats : ce sont, selon Simone WEIL, des procédés essentiellement juridiques, qui ne constituent pas en eux-mêmes des remèdes au malheur des ouvriers.

5/- Simone WEIL pense que MARX n’est pas allé au bout de sa pensée sur la question du développement des forces productives matérielles. Simone WEIL fait allusion à des textes de MARX comme celui-ci : En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et en changeant le mode de production…ils changent tous les rapports sociaux. Simone WEIL pense que, pour libérer réellement les ouvriers, le développement des techniques (création de machines nouvelles) doit accompagner les changements des rapports sociaux alors que MARX pense qu’il les entraîne

6/- Simone WEIL reproche aussi à MARX de penser la matière comme une machine à fabriquer du bien, comme la force fabriquerait la justice. Dans L’enracinement, l’un de ses derniers textes, elle en appelle à une civilisation constituée par la spiritualité du travail. A cette spiritualité, Karl MARX, comme Simone WEIL, a pourtant consacré, bien que différemment d’elle, l’essentiel de ses recherches. Et Simone WEIL d’ailleurs, en dépit des critiques qu’elle lui fait, lui rend justice : Il serait facile, écrit-elle, de trouver dans Marx des citations qui se ramènent…au reproche de manque de spiritualité adressé à la société capitaliste ; ce qui implique qu’il doit y en avoir dans la société nouvelle. Ce que Simone WEIL appelle déracinement ne serait ainsi pas vraiment différent de ce que MARX nomme dans les dernières pages des Manuscrits de 1844 du terme de dessaisissement, à savoir le processus d’aliénation du travail et de toute la vie de l’ouvrier. Accéder à un dépassement, ce peut être alors pour le travailleur, pour tout homme, se ressaisir de lui-même. Simone WEIL, comme MARX, et comme TEILHARD, est obsédée par l’unification de l’homme en général, et de chaque homme en particulier.

Nous laissons ouvertes les questions soulevées par Simone WEIL : le communisme, sinon comme religion, du moins comme foi ; le rôle des forces productives matérielles dans le changement social (les ordinateurs, les robots, les machines en général) ; et surtout la force, le droit, les questions liées à l’état.

Il est sur ce dernier point certain qu’il y a loin de l’association d’hommes libres voulue par MARX à la réalité des régimes de type soviétique. Dans le Manifeste du parti communiste, MARX définit le pouvoir politique comme le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. Il s’agit donc dans un premier temps pour le prolétariat, par la conquête de la démocratie, et donc l’établissement premier d’une constitution démocratique, de substituer son propre pouvoir c’est-à-dire le pouvoir de la très grande majorité de la société, à celui de la classe des capitalistes, la bourgeoisie. C’est l’ébauche du concept de « dictature du prolétariat » : 1/- Cette dernière succède à la dictature de la bourgeoisie qu ’est en réalité la démocratie libérale du système capitaliste, ce qui nous force à relativiser le terme même de « dictature », dont le contenu diffère selon les époques. 2/- La DDP ne constitue que la transition à l'abolition de toutes les classes et à une société sans classes, dira plus tard MARX, sans s’étendre davantage, sauf à trouver dans la Commune de Paris de 1871 une esquisse de ce mode de gouvernement, fondé sur la démocratie directe, l’autogestion et le fédéralisme, ce qui n’a rien à voir avec une « dictature » (du moins au sens d’aujourd’hui).

Conceptualisation d’une forme d’hégémonie politique transitoire de la classe ouvrière, la dictature du prolétariat répond à la nécessité qu’a cette classe, pour se libérer et libérer du même coup toute la société, de réaliser l’appropriation collective et la centralisation des principaux moyens économiques (production, services, échanges, finance), ce qui est une condition, non pas suffisante mais nécessaire, du socialisme, les fondations sur lesquelles construire la maison commune. A la suite de quoi, la dictature du prolétariat, dont le vrai nom théorique serait « démocratie prolétarienne » (et sa perversion « dictature du parti »), deviendrait inutile et disparaîtrait.

Ces questions posent la nécessité d’une éthique du dépassement, la prise en compte réelle, c’est-à-dire dans la pratique,d’un principe de transcendance, car aucune ne trouve sa réponse dans la soumission aux seules exigences techniciennes, la multiplication des moyens ne répondant jamais à l’interrogation spécifiquement humaine sur les fins, interrogation qui est celle de MARX et à laquelle il répond par le communisme.

Cette problématique générale des moyens et des buts, que nous rencontrons partout, inclut aussi la problématique écologique et celle de la libération des femmes.

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Définir l’écologie n’est pas simple, aussi difficile que prononcer une parole définitive sur « le » communisme. Nous comprenons ici l’écologie non comme science mais comme écologisme, c’est-à-dire l’ensemble des théories et des doctrines qui préconisent une meilleure adaptation de l’homme à la nature, et qui à ce titre remettent en cause les conceptions du monde et les politiques techno-progressistes selon lesquelles le progrès général du genre humain est donné par le seul progrès des sciences et des techniques. L’écologisme va de la simple protection de la nature à la plus extrême conception pour laquelle l’homme lui-même est en définitive de trop sur cette terre.

Dans une critique du livre Marx’Ecology - Materialism and Nature, le philosophe Daniel BENSAÏD reprend à son compte les thèses de l’auteur, le sociologue américain John BELLAMY FOSTER, selon lesquelles il y a une écologie de Marx et que cette écologie repose sur trois piliers :

1/- l’intérêt précoce de MARX - sa thèse de doctorat de 1841 sur la Différence de la philosophie naturelle chez Démocrite et chez Epicure ─ pour un matérialisme ni déterministe ni finaliste, et sa conception du communisme comme un naturalisme achevé dans Le Capital ;

2/- l’importance croissante dans ses travaux du concept de « métabolisme », emprunté au savant Justus LIEBIG, désignant chez MARX les échanges entre l’homme et la nature au cours du procès du travail, échanges qui sous le régime du Capital aboutissent à une séparation des villes et de la campagne et à une agriculture détruisant la terre ;

3/- la découverte du principe de développement « soutenable » et notamment le retour à la terre de ses éléments nutritifs qu’ENGELS avait déjà pointé comme nécessaire à la reproduction de la chaîne des générations humaines dès son enquête de 1845 sur La situation de la classe ouvrière anglaise, enquête qui avait fortement marqué MARX

Dans les Manuscrits de 1844, MARX expose une position de principe quant aux rapports de l’homme avec la nature. Si le travail est pour MARX la nature spirituelle, donc non organique de l’homme, la nature, c’est-à-dire la nature qui n’est pas elle-même le corps humain, qui est extérieure à ce corps, est d’abord pour l’homme, comme pour tous les animaux, un moyen de subsistance immédiat, mais à la différence des autres animaux la nature est aussi pour l’homme la matière, l’objet et l’outil de son activité vitale…son corps non organique (c’est-à-dire ne faisant pas partie de ses organes internes). Pour MARX, « la » nature est le corps extérieur de l’homme en tant qu’objet de son activité et en tant que totalité dont il est un élément - l’homme est une partie de la nature -, et « la » nature est aussi son corps humain, son corps non organique et son corps organique. Avec les deux il doit rester constamment en contact pour ne pas mourir. La question de savoir si cette conception de la nature, et de l’homme, traduit un anthropocentrisme exclusif ou accepte une interprétation écologique est une question spéculative, qui ne peut être tranchée que par la pratique.

Récemment, Judith BUTLER s’est penchée sur cette notion de double corps de l’homme . Elle note en conclusion que la vie, et le désir de vivre même, de l’homme peuvent être menacés si l’organisation économique et sociale…détruit ou risque de détruire cet échange entre le corps physique et le corps non-organique (ou inorganique) auquel il est inéluctablement lié. C’est que, comme l’explicite MARX, la société est l’achèvement de l’unité de l’essence humaine avec la natureet que donc la véritable histoire naturelle de l’homme est l’histoire. L’homme a une essence, cette essence est sa nature fondamentalement sociale, la « nature sociale » de l’homme fait partie de « la » nature, et il ne faut l’exclure, cette « nature sociale », ni de l’étude de l’homme ni de l’étude de la nature (dont l’homme fait partie), si l’on veut trouver aux périls qui menacent le genre humain des solutions qui ne portent atteinte ni à l’essence de l’homme - sa nature sociale -, ni à la nature extérieure - son corps inorganique.

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Il est aussi complexe de rendre compte du féminisme que de l’écologisme tant dans ses origines que dans son développement historique et sa réalité actuelle.

L’ami et collaborateur de MARX, ENGELS, a écrit L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat, livre fondateur d’une vision marxiste de la cause des femmes, cause des femmes qui ne fut pas non plus ignorée par MARX, même si à l’époque, comme aujourd’hui, elle était parfois vue avec méfiance voire hostilité par des partis ouvriers essentiellement masculins. Dans Ebauche d’une critique de l’économie politique, il dénonce : Dans le comportement à l’égard de la femme, proie et servante de la volupté commune, s’exprime l’infinie dégradation de l’homme vis-à-vis de lui-même. L’homme masculin ne sera pas libre si l’homme féminin, la femme, ne l’est pas. Et dans Le Manifeste du parti communiste : Aux yeux des bourgeois, la femme n’est qu’un instrument de production. Ajoutons : de production, et de reproduction, non seulement reproduction de l’espèce, mais reproduction sociale, reproduction du système de classe. L’infériorisation de la femme est nécessaire à la simple continuation du capitalisme, le privé et le sexuel entrent ainsi de fait dans le champ politique.

Dans l’histoire du mouvement communiste, il y eut des hauts et des bas.

Dans les hauts résonnent entre autres les noms des communistes allemandes Rosa LUXEMBOURG et Clara ZETKIN, de la socialiste italienne Anna KULISCIOFF, de la première femme ministre au monde, Aleksandra KOLLONTAÎ, dans la Russie de 1917 ; les noms aussi de LÉNINE, MAO TSE TOUNG et HO CHI MINH, qui accordèrent toujours, en paroles et en pratique, la plus grande attention à l’émancipation des femmes ; et plus tard Ahmed BEN BELLA, Patrice LUMUMBA, Angela DAVIS, ou Thomas SANKARA.

Dans les bas : l’accusation historique, persistante aujourd’hui, contre la lutte féministe de diviser les luttes sociales en privilégiant l’opposition hommes-femmes ; le retour en arrière en URSS sur le divorce, l’avortement, les droits des enfants naturels, le rôle de la femme (à nouveau vue principalement comme mère), l’homosexualité et les pratiques sexuelles libertines. En France, la dirigeante communiste Jeannette THOREZ-VERMEERSCH fut hostile à la contraception et à la légalisation de l’avortement, positions sur lesquelles elle reviendra en tant que sénatrice en 1962.

Dans les années 1980, avec l’offensive néo-libérale, apparaît (il perdure à ce jour) un féminisme libéral ou libertarien qui dissocie émancipation des femmes et émancipation du capitalisme, comme il existe un écologisme libertarien qui dissocie écologie et anti-capitalisme. Aujourd’hui se développent des courants qui cherchent à réintégrer les deux combats : le féminisme intersectionnel et le féminisme LGBTQIA+ (Lesbiennes Gays Bisexuels Transgenres Queers Intersexes Asexuels et autres). Le premier fait le lien avec l’anticapitalisme et l’anti-racisme, voire l’écologisme et l’anti-spécisme (toutes les espèces animales, homme compris, méritent égales considérations). Le second, héritier du mouvement « Queer » (étrange, curieux, par extension  différent, « qui se cherche ») interroge le lien entre identités sexuelles et capitalisme.

La cause des femmes, comme l’écologie ou l’universalisme anti-raciste, fait partie des combats qui peuvent au 21e siècle rapprocher croyants et marxistes et les mener de manière convergente vers un socialisme ou un communisme de raison et d’action, sous réserve de l’acceptation par tous d’un vrai dialogue, où chacun considère qu’il a quelque chose à apprendre de l’autre.

Si l’on refuse, avec l’exploitation et l’aliénation de l’homme sous le Capital, la destruction des communautés humaines, l’individualisme de jungle, le mode de croissance mortifère pour la planète et pour l’espèce, qui en résultent ; si l’on refuse de céder à ce que Raoul VANEIGEM appelle les pestes émotionnelles - nationalisme, fascisme, stalinisme, intégrismes , racisme, sexisme - alors écologie, féminisme, « transcendance dans l’ici-bas » et politique marxiste ont vocation à se compléter. En dehors des pratiques qui occultent les notions de classe et fractionnent les luttes.

ALAIN RAYNAUD. Tous droits réservés. The BOOKEDITION 2025.

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